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les apôtres – (9)

MALEK AL ASHTAR

 

Par:

Chakib BENBEDIRA

Thèmes sélectionnés par:

 

  1. ESSAYED

 

 

Fondation Ansariyan

 

PRÉFACE

La fondation Ansariyan a déjà eu l’honneur de présenter une série concernant l’histoire des Ahl- ul-Bayt (paix sur eux) que Dieu a purifiés et élevés au dessus de toute infamie. L’accueil chaleureux et enthousiaste auquel cette série a eu droit et les encouragement qui nous ont comblés de toute part, et particulièrement de la part de la jeunesse musulmane francophone, nous ont amenés à présenter cette nouvelle série qui se veut complémentaire de la première et qui concerne les fidèles compagnons et apôtres de la noble progéniture prophétique, ceux qui avaient soutenu le Prophète (pslf)¹ et étaient de véritables concrétisations du modèle du croyant dressé par le Saint Coran lorsqu’il les qualifie de: « Ceux qui tiennent bon quant au serment qu’ils avaient prêté à Dieu ».

     

  • Paix et salut sur lui et sa sainte famille.

En présentant cette série à la bibliothèque du jeune musulman, notre Fondation espère fournir le bon exemple à suivre par la jeunesse. Ce modèle pourra être trouvé dans le comportement exemplaire de ces hommes qui avaient participé à la construction de la gloire de l’islam sur terre, levé tout haut son étendard, et éclairé la voie pour bien de générations.

Puisse cette série contribuer à la noble mission de la construction morale exemplaire du jeune musulman partout où il est appelé à remplir son rôle sublime de sauvegarde et de propagation des bonnes mœurs dans un monde où la nécessité d’un tel rôle se fait de plus en plus sentir.

Et enfin louange à Dieu, Seigneur des mondes.

Fondation Ansariyan

Comment II Devint Ashtar?

Malik fils de Hareth était un compagnon du Prophète d’origine yéménite. Il passa toute sa jeunesse dans la tribu Nakhe réputée par le courage et la noblesse des mœurs.

Malik An Nakhey réunissait trois qualités rarement réunies chez un homme d’une famille ordinaire. En effet, à l’âge de vingt ans, il avait déjà le courage et la témérité d’un lion du désert, l’éloquence d’un orateur arabe du premier plan, et la clairvoyance d’un sage octogénaire.

Il a eu la chance de connaître l’Islam au temps du Prophète lui-même et de jouir de sa compagnie quelque temps, mais son principal éducateur et maître était l’Imam Ali qui représentait alors l’avenir de l’Islam concrétisait sa pérennité et son inaltérabilité.

Après le décès du Saint Prophète, Malik, comme plusieurs vaillants combattants de sa tribu, partit aux premières lignes du front du Djihad contre les Byzantins.

La première fois que le nom de Malik s’illumina dans le ciel des glorieux héros de l’Islam, ce fut au cours de la bataille de Yarmouk (En Jordanie actuelle).

La bataille de Yarmouk fut une véritable épopée au cours de laquelle une petite armée musulmane ne dépassant pas les trente mille combattants put écraser la toute puissante armée de l’empire Byzantin forte de plus de deux cent cinquante mille soldats professionnels et armés jusqu’aux dents.

Malik excella dans cette grande bataille non seulement par son héroïsme mais aussi et surtout par son comportement exemplaire et son influence sur ses frères d’arme pour résister et ne point fléchir d’un cran dans le moment le plus crucial du combat

Alors que le commandant en chef de l’armée musulmane, Khaled ibn Walid, fut un maître de calcul et de la stratégie, Malik se distingua par une combativité sans trop de calcul qui fut le complément indispensable au calcul et à la stratégie du commandant général.

Il est difficile de croire que sans la bravoure et le désir du martyre de certains hommes de cœur et de foi tel que Malik, la victoire des musulmans aurait pu être possible, et au meilleur des cas, le stratège calculateur commandant en chef, Khaled, ne pouvait espérer plus qu’une retraite honorable

Malik n’obtint pas le martyre, mais toutefois, il fut blessé à l’œil et il sortit de la bataille avec une paupière mutilée, ce qui lui donna le surnom d’al Ashtar, qui signifie littéralement celui dont une paupière ou une lèvre est fondu.

Devant L’Epreuve Politique

Le surnom d’al Ashtar fut donc une véritable décoration d’honneur pour un combattant qui passa presque inaperçu, alors que ses autres frères d’arme de Qoraich et surtout le commandant en chef Khaled, remportèrent toute la gloire et la célébrité à la fois auprès du Calife et auprès de l’ensemble des musulmans.

Le combat de Malik al Ashtar était exclusivement pour l’amour de Dieu, et jamais il ne voulait attirer l’attention ou la sympathie du Calife ou de ses conseillers. D’ailleurs, depuis le désengagement de la classe politique musulmane envers le testament de Khom, Malik n’avait jamais eu de considération pour ce qui se passait au niveau du pouvoir en place; et se consacra totalement au service de l’Islam, sur les fronts du Djihad.

Mais, cette attitude pouvait-elle durer sous le règne de Othmân? C’était là la première épreuve politique que Malik dut affronter.

Malik était Koufa lorsque le mécontentement populaire contre la politique des différends gouverneurs de Othmân atteignit son apogée. La ville de Koufa était le siège du mécontentement le plus sérieux et ses habitants ne pouvaient plus tolérer les débordements et caprice de son gouverneur Walid ibn Oqba.

Walid, dont la seule qualification était d’être un proche parent du Calife, et dont le seul mérite était son amitié avec Marwane le ministre du Calife, se permettait même de boire du vin devant ses commensaux.

En outre, il avait même osé détourner les fonds de la trésorerie publique pour satisfaire ses désirs et passions personnels, lesquels devinrent petit à 5 petit le sujet préférer des conversations dans les différents cercles de la société de Koufa.

La goutte qui fit déferler le vase, fut versée le jour où il alla à la mosquée ivre mort et se permit de devancer tous les compagnons du Prophète pour prier comme Imam !

Malik fut alors présent et plusieurs prieurs l’avertirent que leur Imam était vraisemblablement ivre! Loyaliste et prudent qu’il était, Malik refusa de croire à ses accusations et calma les esprits en conseillant ses interlocuteurs de suivre la règle légale de prudence et d’appliquer la présomption d’innocence qui impose l’explication de tout indice équivoque en faveur de l’accusé. Mais Walid ne tarda pas à fournir lui-même la preuve irréfutable pour ses détracteurs bienveillants!

En effet, au lieu d’effectuer deux génuflexions pour la prière de l’aube, il en fit quatre, devant l’indignation des centaines de prieurs qui comprirent alors que toutes les rumeurs circulant dans la ville n’étaient point des calomnies malveillantes.

Depuis lors, il ne s’agissait plus d’un gouverneur dont on devrait plaindre les débordements et excès auprès du Calife, mais a plutôt d’un pervers dépravé qu’il fallait punir du châtiment limite (Hadd) précisé par la législation Islamique: Quatre vingt coups de fouets.

Mais qui pouvait exécuter ce châtiment ?

Malik al Ashtar saisit bien la gravité de la situation et appela à une intervention d’une façon organisée et collective qui devait passer obligatoirement par une demande de limogeage de ce gouverneur par le Calife.

C’est ainsi que Malik organisa et dirigea la délégation des contestateurs de la ville de Koufa vers la capitale du califat. Ainsi fut sa rentrée à une scène politique qu’il avait tant boudée dans l’absence de son maître bien-aimé l’Imam Ali.

Une Mission Qui Se Complique

La délégation de Koufa se dirigea alors vers la Médine. Quelques lieux avant la capitale du califat, une fillette leur fit signe de s’arrêter. Malik et ses compagnons s’approchèrent d’elle pour écouter son histoire. Ils ne crurent pas leurs oreilles lorsqu’ils apprirent que c’était la fille d’Abou Zhar, le grand apôtre du Saint Prophète dont le corps sans âme n’était pas très loin de la route, attendant quelque croyant pour lui faire le bain et la prière funéraires, et l’enterrer comme il se doit.

Malik comprit alors que Dieu n’avait préservé sa vie à la bataille du Yarmouk que pour une grande mission qui l’attendait !

Il comprit aussi que son départ de Koufa vers la Médine à ce moment exact n’était qu’un signe de bienveillance divine envers ce vieil apôtre du Prophète condamné à l’exil par la bande Omeyyade au pouvoir.

Enfin, il se rendit compte qu’il avait dorénavant suffisamment de motifs pour changer la direction de son loyalisme. En effet, avec la fin tragique d’Abou Zhar, le pouvoir de Othmân perdit toute légitimité même auprès des musulmans ordinaires n’ayant ni vu le Prophète ni entendu parler du testament de Khom. Il était alors devenu permis de contester, non seulement les gouverneurs de Othmân, mais son pouvoir lui-même.

Après avoir effectué le bain funéraire d’Abou Zhar; Malik traduisit toutes ces réflexions dans un prêche préfaçant la prière pour l’âme du vieil apôtre dans laquelle il fit le procès de l’injustice qui engendra cette fin tragique de ce grand apôtre. Notre cher lecteur pourra retrouver quelques extraits de ce célèbre discours à la fin du 5ème numéro de cette série.

En fait, avec ce discours, Malik, sans vraiment le vouloir, annonçait le début de la révolution contre le régime Omeyyade, coiffé par Othmân, avant même de le rencontrer. Toujours prudent et réservé, Malik décida de retarder son explosion jusqu’à ce que toutes les autres issues s’avérassent barrées.

Ceci voulait dire qu’il devrait continuer sa mission initiale quand bien même les complications l’avaient alourdie, avant même d’entrer à la Médine. Lorsque la délégation de Koufa entra à la ville du Prophète, un climat de révolte générale régnait déjà. Avec la nouvelle du décès d’Abou Zhar dans ces conditions dramatiques, personne ne se permettait encore de rester indifférent quant au sort de la communauté qui semblait bien en danger.

Du Réformisme À La Révolution

Quand Malik fut à la Médine, il se rendit compte qu’il était déjà devenu un symbole concrétisant les aspirations d’une grande partie des populations musulmanes, assoiffées de la justice sociale et dégoûtées du népotisme Omeyyade. Il fut très embarrassé pour une célébrité qu’il n’avait jamais cherchée et une gloire dont il avait auparavant refusé de payer la rançon.

Cette fois, c’était Malik au pied et à l’œil sûr, toujours intraitable et incorruptible qui devait rencontrer un Calife affaibli par l’âge, abattu par les caprices de son entourage, et isolé de la société par une cour Omeyyade opportuniste et sans scrupule.

Finalement, après une longue enquête que Marwane voulu interminable et sans aboutissement, Malik et les siens obtinrent gain de cause et Walid fut limogé et châtié. Ce fut alors l’accalmie à Koufa. Cependant, les vents de la révolte continuèrent à siffler de toutes parts. Et les injustices commises par les agents du régime dans tous les territoires de Califat, engendrèrent une division de la société musulmane en deux blocs antagonistes autours de deux pôles inconciliables d’une part, Bani Omeyya et leurs agents opportunistes, et d’autre part, la classe des Mouhajirines et des Ansares coiffés par les grands apôtres.

Cependant, le choc entre ces deux pôles de la société fut trop risqué pour que Ammar ibn Yasser et les autres apôtres encore en vie, pussent le permettre; et ils décidèrent de recourir à l’Imam Ali pour transmettre un dernier avertissement au Calife encore supposé mal informé et dérouté par Marwane et sa cour.

Bien que l’Imam Ali (psl) ne voulait pas intervenir au nom des mécontents à cause du précédent du congrès des six, et des accusations dont il était sujet de la part de Marwane et sa bande, il accepta enfin de parler au Calife, non pas pour lui transmettre un ultimatum menaçant, mais plutôt pour le conseiller et l’aviser de ce qui se passait en dehors de son palais.

L’Imam Ali entra chez le Calife et lui dit entre autre:

« Othmân! Les gens se plaignent de l’injustice! Je ne vais pas te dire quelque chose de nouveau ou que tu ignores, si je te rappelle que le Saint Prophète avait dit: Le jour de la résurrection, on amène tout chef injuste, démuni de tout soutien et dérobé de toute excuse et on le jette dans l’enfer où il commence à tournoyer comme un moulin pour enfin sombrer dans le fond. Et je t’avertis bien de Dieu: Son châtiment est dur et insupportable. »

Vraisemblablement, Othmân fut profondément ébranlé par ces paroles sincères; et il promit à l’Imam Ali (psl) de bien revoir tous les problèmes des plaignants d’un œil juste et équitable.

Il promit aussi de se repentir et d’aller déclarer cela devant tous les musulmans à la mosquée.

L’Imam Ali revint chez les contestataires et leur relata les propos de Othmân. L’espoir de la concorde et de la paix sociale remonta alors et commença à chasser les idées extrémistes qui risquaient déjà de conquérir tous les esprits.

Toutefois, comme nous l’avons vu dans le numéro précédent, Marwane ne voulait aucunement de cette paix sociale. Aussi, s’empressa-t-il de s’emparer encore une fois de l’esprit du vieux Calife et le poussa à aller à la mosquée, non pas pour s’excuser et annoncer sa repentance, mais pour vociférer des injures et des menaces jamais entendues de la bouche d’un Calife! Nous avons déjà vu l’opposition héroïque de Ammar et les péripéties des événements qui s’en suivirent.

Après l’affaire des lettres falsifiées par Marwane, le désespoir gagna tous les esprits des contestataires, et le cyclone de la révolution chassa le petit vent des dernières tentatives de réforme. Tous les insurgés revendiquèrent alors la tête de Marwane; mais le Calife refusa catégoriquement

Ici, Malik al Ashtar revint au premier plan de la scène après l’avoir cédée un moment aux plus anciens apôtres du Prophète.

Devant la pression générale des plus extrémistes révoltés venus des quatre coins du califat, la bande omeyyade dirigée par Marwane et supervisée de loin par Moawiya ne recula pas d’un cran. Ainsi, elle barra la route devant toute négociation constructive entre le Calife et les insurgés qui avaient déjà encerclé sa maison. Enfin, ce fut Malik al Ashtar qui porta le dernier ultimatum au vieux Calife: Il lui fallait abdiquer avant que la situation ne sortit de tout contrôle et ne dégénérât en une émeute sanglante.

Le Calife s’obstina à refuser d’abdiquer en disant qu’il préférait plutôt mourir et rencontrer Dieu en Martyre que de se désengager d’une responsabilité dont il avait été chargé par sa communauté !

Cette logique, aussi bizarre que déplacée, n’était pas pour apaiser la colère générale.

Dès que Malik en informa les insurgés, plusieurs d’entre eux passèrent à l’action. Aussi, escaladèrent-ils les murailles du palais, sans se soucier aucunement des appels à la patience lancés par Malik, et sautèrent dans la grande cour. Ce ne fut alors qu’une courte bataille contre les gardes du Calife; et tout se termina en quelques instants: Les insurgés entrèrent de force chez le Calife et le sommèrent d’abdiquer. II refusa et il fut tué sur le champ.

L’assassinat du Calife par des insurgés fut un événement sans précédent. Plusieurs de ceux qui avaient appelé à la révolution commencèrent à regretter ne pas avoir pensé plutôt à la crise de succession puisqu’ils étaient farouchement contre la nomination de l’Imam Ali qui semblait alors certains.

L’Imam Ali savait que parmi les survivants des six du congrès il y avait encore quelques prétendants au pouvoir et il refusa toutes les demandes qui lui furent adressées depuis la mort de Othmân, le suppliant de mettre fin à la crise en prenant le pouvoir en main.

C’était encore Malik al Ashtar qui allait résoudre ce problème. Ainsi, tous les regards convergèrent vers ce héros qui n’a jamais payé de rançon pour sa gloire.

Un Nouveau Loyalisme

Devant la résistance de l’Imam Ali et son refus catégorique d’accepter le poste de Calife dans une pareille situation, où chaque prétendant risquait de se transformer en un opposant farouche, et où il était impossible de retrouver les assassins du Calife et les punir, la foule grandissait rapidement devant la maison du Commandeur des Croyants et les slogans l’appelant à exaucer le vœu populaire devenaient de plus en plus insistants.

L’Imam Ali posa alors des conditions qu’il jugeait indispensables pour la réussite de sa mission. L’une de ses conditions était que son investiture sois à la mosquée en présence de toute la population et que le serment de fidélité sois donné par tous les supposés prétendants au Califat, ou contestataires.

Malik donna toutes les garanties à l’Imam après se les avoir lui-même assurées auprès de toute la foule; et pour trancher une situation qui semblait être instable, il prononça un discours historique après lequel il fut le premier à jurer le serment de fidélité au nouveau Calife.

Les paroles de Malik jouérent un très grand rôle dans la sensibilisation d’innombrables musulmans qui n’avaient jamais connu l’Imam Ali ni ses glorieux antécédents dans l’histoire de l’Islam. Aussi Malik galvanisa-t-il les foules en disant : « Ô vous les gens! Voici le maître des tuteurs testamentaires, l’héritier de la Science des Prophètes.

Celui dont la foi est certifiée dans le Livre de Dieu (Le Saint Coran) et à qui le Messager de Dieu avait promis le Paradis.

C’est lui la concrétisation de la plénitude des bonnes qualités. Personne, ni parmi les premiers, ni parmi les derniers, n’a douté un jour de son savoir ou de ses antécédents… »

Malik al Ashtar ne fut pas seulement le premier musulman à faire le serment de fidélité au Commandeur des Croyants, mais il fut surtout le premier homme qui osa enfin parler des spécificités magnanimes de l’Imam Ali après un quart de siècle de censure!

Par ses propos, Malik traça une nouvelle ligne de loyalisme pour tous les hommes de cœur. En effet, il ne s’agissait plus d’obéir au Calife en place, tout en le contrôlant par l’observation ou les conseils, comme fut le cas des trois premiers Califes; mais plutôt d’une obédience inconditionnelle à un maître qui sait bien ce qu’il fait et ne décide que ce qui assure le bonheur absolu de ses sujets.

Cette nouvelle version de loyalisme et de fidélité rappelait en fait celle qui reliait autrefois les apôtres à leurs Prophètes.

Toutefois, une question se posait alors: tous les musulmans étaient-ils vraiment de l’avis de Malik ?

La Grande Trahison

L’investiture de l’Imam Ali comme Calife eut lieu en présence de toutes les forces actives du Califat; puisque, non seulement la population de la Médine fut présente alors à la mosquée, mais tous les insurgés et les contestataires venus des quatre coins du califat y participèrent pleinement.

Même les notables les plus soupçonnées d’être des prétendants au pouvoir furent contraints à suivre la grande vague populaire et ils jurèrent fidélité et loyauté devant le nouveau Calife. Avec les premières nominations des nouveaux gouverneurs qui étaient tous des hommes probes, loyaux et justes, plusieurs notables des « Mouhajirine » furent déçus de ne pas figurer dans la liste des nouveaux hauts fonctionnaires de l’Etat. Les plus frustrés parmi tous furent Talha et Zoubeyr, deux anciens membres du congrès des six et autrefois candidats au titre du Calife.

Après leur déception, Talha et Zoubeyr partirent vers la Mecque pour visiter la Sainte Demeure. Dès qu’ils y arrivèrent, ils furent métamorphosés par le climat politique qui y régnait, climat très peu enthousiaste pour la nomination de l’Imam Ali, et fertile pour toute action subversive. Vraisemblablement, l’idée de faire pression sur le nouveau Calife, pour qu’il modifiât à leur profit sa politique, les tenta et fini par leur occuper l’esprit!

Ici, rappelons que la Mère des Croyants Aïcha, la plus jeune des veuves du Prophète, avait des liens de parenté aussi bien avec Zoubeyr qu’avec Talha. Le premier étant le mari de sa sœur et le deuxième, son cousin.

Dès qu’elle les rencontra et entendit leur critique de l’Imam qu’ils accusaient de négliger le châtiment des tueurs de Othmân, elle succomba à la tentation de présider le mouvement général appelant à la vengeance. Mouvement attisé par la propagande Omeyyade, déjà très active à la Mecque, et colporté par Marwane et sa bande.

Tous les trois décidèrent d’annoncer le grand deuil pour Othmân et de déclarer leur insubordination au pouvoir de l’Imam Ali

En réalité l’arrivée de Marwane, survivant à l’assaut du palais de Othmân, avait déjà préparé le terrain à cette volte-face générale, et transforma la grogne hésitante en un mouvement de désobéissance et le transforma en une véritable rébellion.

En outre, l’arrivée à la Mecque d’un autre notable de Bani Omeyya avec une très grande fortune usurpée à la trésorerie du Yémen, apporta du vent au moulin de la rébellion pour qu’elle prît des dimensions très sérieuses, et l’encouragea à aller chercher un fief stratégiquement meilleur que la Mecque. Zoubeyr, totalement en dehors du complot Omeyyade, choisit Bassora comme destination.

Les préparatifs de la marche vers Bassora ne durèrent pas longtemps et en amena un grand et puissant dromadaire appelé Askar et ce fut l’histoire de la marche avec le fameux Dromadaire qu’on avait déjà décrit dans le numéro précédent.

Arrivés à Bassora, Marwane, le principal organisateur de ce mouvement de rébellion, ordonna de prendre d’assaut le palais du gouverneur qui n’imaginait aucunement qu’une telle trahison pût avoir lieu. Le gouverneur de Bassora fut sauvagement tabassé et sa barbe impitoyablement épilée, puis chassé de la ville pour aller raconter la scène au Calife !

Les rebelles s’emparèrent alors de la trésorerie de Bassora qui contenait une fortune colossale suffisante pour financer le recrutement et l’équipement d’une très puissante armée, programme exécuté en quelques jours par Marwane sous la bénédiction du trio de commandement honorifique (Aïcha, Talha et Zoubeyr).

Quand le gouverneur déchu de Bassora arriva chez le Commandeur des Croyants, celui-ci se préparait à marcher sur Damas pour mâter dans l’œuf la rébellion de l’ancien gouverneur Moâwiya. Les nouvelles de la volte-face de ses deux anciens frères d’armes, Talha et Zoubeyr, eurent sur son âme le poids d’une catastrophe.

Vu la gravité de la situation à Bassora, l’Imam Ali décida de changer de cap et ordonna à ses troupes de se préparer à marcher sur les infidèles.

Immobilisme À Koufa

Le Commandeur des Croyants, recevant des nouvelles inquiétantes de Koufa, faisant état de l’appel à la neutralité lancé par le gouverneur autoproclamé de la ville, envoya son fils aîné Hassan (psl) et Ammar ibn Yasser pour y annoncer l’alerte générale et préparer une armée de volontaire pour mettre fin à la situation aussi bizarre que dangereuse à Bassora.

Le gouverneur de Koufa était Abou Moussa al Achaari qui fut imposé par les tribus yéménites majoritaires dans la ville malgré la décision du Calife nommant un autre gouverneur originaire la Médine. Al Achaari était un homme simple, voire naïf, connu par son bon caractère et sa piété. Le choix des habitants de Koufa était enfantin, après les longues années d’injustice d’un gouverneur pervers tel que Walid. C’était pour cela que l’Imam ne voulut pas contraindre la population de Koufa à accepter son gouverneur désigné, et leur laissa le temps de comprendre que la piété apparente d’al Achaari cachait une grande faiblesse et une indécision paralysante devant les situations critiques.

Quand les deux illustres émissaires du Calife arrivèrent à Koufa, elle était déjà paralysée par un immobilisme général. Ils se rendirent compte rapidement qu’al Achaari jouait plutôt le rôle d’une cinquième colonne inconsciente pour les rebelles du Dromadaire, et que la plupart des forces actives de Koufa étaient très mal informées quant à la situation générale du Califat; et plusieurs d’entre eux avaient déjà adopté les thèses des infidèles de Bassora.

L’épreuve du grand apôtre Ammar et de l’illustre petit-fils du Prophète (pslf) n’était pas facile du tout et leurs négociations avec les notables de la ville s’enlisaient au fil des journées sans pouvoir chasser de leurs esprits l’idée de la neutralité entre le Calife et les infidèles rebelles

Voyant la stérilité de la première mission de mobilisation de Koufa, le Commandeur des Croyants décida alors de recourir à son dernier atout, son fidèle apôtre bien rodé aux fourberies de la fausse piété et suffisamment expérimenté pour mater toute trahison dans l’œuf et neutraliser tous les efforts paralysants d’une cinquième colonne toujours active et insaisissable

Malik reçut de son Imam l’autorisation ouverte d’agir librement à Koufa. En fait, il savait qu’il allait affronter une malice invisible et une infidélité latente devant lesquelles les procédées habituels sont totalement stériles.

Malik partit vers Koufa, le pied et l’œil pilus sûrs que jamais, et avant même d’arriver à la ville il savait parfaitement ce qu’il devait faire.

Le Coup De Force De Malik

Dès que Malik entra à la ville, quelques anciens frères d’armes accoururent pour lui décrire l’immobilisme auquel ils avaient été aculés par le gouverneur de la ville. Malik leur expliqua alors qu’ils étaient victime d’une grande supercherie et qu’ils allaient par leur prétendue neutralité- renforcer le camp qui comporte les mercenaires, les proscrits de la justice du Calife et tous les rancuniers des quatre coins d’Arabie. II leurs expliqua aussi que la plupart des véritables chefs de la rébellion étaient des rancuniers n’ayant jamais pu oublier leur défaite, à l’aube de l’islam, devant l’Imam Ali (psl)!

En effet, le Commandeur des Croyants ne comptait que sur les volontaires alors que ses adversaires, les infidèles coalisés de Bassora, comptaient surtout sur leur pouvoir financier et le recrutement des mercenaires, surtout après la spoliation des trésoreries de la communauté.

Après quelques éclaircissements supplémentaires, Malik réussit à rassembler une force de frappe prête à toute épreuve. Il décida alors de frapper rapidement pour éveiller les milliers de fidèles, encore somnolents et quasiment drogués par la recette d’Abou Moussa al Achâari et sa cinquième colonne.

En quelques instants, Malik et ses fidèles donnèrent l’assaut au palais du gouverneur, et sans aucune effusion de sang, les gardes en furent chassés. Et l’on annonça alors l’éviction d’al Achâari qui était comme toujours à la mosquée en train de réitérer son discours habituel appelant à la neutralité passive.

Les gardes du palais accoururent vers la mosquée pour avertir Abou Moussa du coup de force de Malik et de sa destitution du poste de gouverneur. Al Achâari supplia Malik de lui accorder un délai d’une journée pour se préparer à quitter la ville.

Au cours de cette même journée, des dizaines de milliers de volontaires accoururent à l’appel de mobilisation de Malik oubliant toutes les recommandations défaitistes de l’ancien gouverneur comme s’il venait d’échapper à un ensorcellement !

Malik choisit -parmi les volontaires- les plus prêts au combat et les moins susceptibles de retomber sous l’envoûtement de toute éventuelle autre propagande. Ils furent dix-huit mille, et Malik les organisa en deux divisions séparées.

L’une partit par la route désertique et l’autre, le long du fleuve pour se rencontrer avec le Commandeur des Croyants et son armée à un lieu appelé « Zhy Qar » (Au sud de l’Irak).

L’Imam Ali et ses fidèles arrivant de la Médine- félicitèrent Malik pour son exploit historique. Et ils continuèrent ensemble leur marche vers Bassora

Les nouvelles de l’afflux des mercenaires sur le camp ennemi et leur vaste recrutement par Marwane se multiplièrent mais n’inquiétèrent en rien le Commandeur des Croyants qui était surtout angoissé par l’existence d’anciens frères d’armes et de la veuve de son maître bien-aimé, quasiment en otage, chez les infidèles, et en apparence, à leur tête.

La Bataille Du Dromadaire

Quand l’armée des loyalistes arriva à Bassora, leurs adversaires étaient déjà transformés en ennemis jurés réclamant le châtiment des assassins de Othmân et la destitution du Calife légal. Le Dromadaire Askar, avec la litière qu’il transportait, était érigé en un véritable étendard de guerre et tout le camp était suffisamment motivé pour commettre l’erreur la plus grave du temps: Verser le sang des croyants pour rien !

En effet, même ceux qui n’avaient pas été suffisamment mobilisés par l’éloquence de la veuve du Saint Prophète, s’étaient avérés très sensibles aux arguments financiers, en or et en argent, de Marwane! Bref, tout le monde trouvait son compte dans le camp du Dromadaire.

Le Commandeur des Croyants confia le commandement de l’aile droite de son armée à Malik, celui de l’aile gauche à Ammar ibn Yasser, et au milieu, il donna l’étendard à son fils Mohammad, surnommé Ibn al Hanafiah (Son fils d’une femme de Bani Hanifa).

Après plusieurs vaines tentatives de la part de l’Imam Ali afin d’éviter un bain de sang et convaincre les déloyaux de se repentir, seulement Zoubeyr se retira de la bataille alors que Talha demeura dans le camp, apparemment indécis Abdullah fils de Zoubeyr, très désappointé par le désistement de son père, s’accrocha à sa tante et la supplia de diriger, symboliquement, elle-même la bataille, alors que Marwane guettait tout cela de près en gardant pour lui-même, comme toujours, son propre plan d’action et le véritable commandement de l’armée !

Personne ne sait qui avait donné l’ordre d’attaque. Vraisemblablement, un tel geste ne pouvait provenir que de Marwane ! Ce qui est sûr c’est qu’une pluie de flèches s’abattit sur les premières lignes de l’armée loyaliste alors que le Commandeur des Croyants appelait ses fidèles à patienter. C’est alors que l’Imam Ali décida de faire une ultime démonstration de bonne foi, et il dit à ses compagnons:

« Qui veut prendre ce Coran et le leur porter pour les exhorter à l’accepter comme juge entre eux et nous? Est-il qu’ils vont certainement l’assassiner. »

Un jeune appelé Moslim avança et annonça qu’il était prêt au martyre. Il prit le Livre Saint des deux mains et marcha vers les ennemis en les appelant à haute voix à suivre les ordres de Dieu très clairement signifiés dans le Saint Coran.

Dès que le jeune arriva à la portée des flammes ennemis, une pluie de flèches s’abattit sur lui de toutes parts et le transperça, lui et le Saint Livre. Ainsi, il fut le premier martyr de la bataille du Dromadaire.

Le spectacle fondit le cœur de tout croyant présent à la bataille. L’Imam Ali leva ses mains vers le ciel et prit Dieu comme témoin sur ce sacrilège inouï puis invoqua son Seigneur en disant:

« Mon Dieu ! C’est vers Toi que convergent les regards et s’élèvent les mains!

Mon Dieu! Résous par la vérité ce qui est entre nous et notre communauté. C’est Toi le Meilleur des conquérants. »

Ensuite, le Commandeur des Croyants autorisa son armée à réagir. Et ce fut le déclenchement d’une bataille meurtrière où le Dromadaire se transforma en une sorte d’idole autour de laquelle s’étaient dressés des milliers de combattants naïfs de la tribu des Azdes.

Entre temps, très loin du champ de bataille, Zoubeyr trouva la mort alors qu’il regagnait la Médine. Quant à Talha, des récits historiques dignes de foi assurent que c’était Marwane lui- même qui l’avait assassiné, d’une flèche au cou, dès les premières heures du combat. Est-il que l’indécision de cet ancien apôtre ne plaisait pas du tout à ce retors de Bani Omeyya qui voulait se débarrasser, en une seule bataille, du maximum de notables et d’apôtres encore en vie, pour préparer le terrain à un futur pouvoir Omeyyade.

La résistance des bédouins autour du Dromadaire dégénéra en une hystérie générale. Le Commandeur des Croyants réalisa rapidement qu’au lieu de verser le sang des dizaines de milliers de bédouins fortement endoctrinés, il suffisait de tuer le Dromadaire pour que la bataille prit fin. Malik concentra alors ses attaques sur la bête et après plusieurs tentatives, il réussit enfin à lui porter le coup de grâce.

La bataille était terminée, mais la mission de Malik ne l’était encore pas. Il lui fallait contrôler son armée pour qu’elle évite tout débordement ou comportement indigne envers la veuve du Prophète.

Malik et Ammar s’approchèrent poliment de la litière déposée au sol après la mort du Dromadaire. La fille d’Abou Bakre s’écria en le voyant: << Ô Malik! Tu as failli tuer mon neveu ! >> Faisant allusion à une scène du combat où Abdoullah fils de Zoubeyr put échapper de justesse à un coup mortel de Malik.

Sans faux remords, Malik lui répondit: << Et bien oui! Et si ce n’étaient mon âge avancé et mes trois jours successifs de jeûne, j’aurais débarrassé de lui toute la communauté de Mohammad (pslf) ! >>>

Ensuite, Malik envoya la veuve du Prophète à la Médine sous une bonne escorte et dans un grand respect.

Leçon De Morale

Après l’héroïsme spectaculaire de Malik dans la bataille du Dromadaire, il devint rapidement un personnage légendaire dont tous les ennemis de la légalité avaient peur et que tous les loyalistes respectaient et aimaient.

Quand le Commandeur des Croyants arriva à Koufa et en fit la capitale du Califat, Malik reprit son ancienne allure et ses anciennes habitudes comme si rien n’était et comme s’il était encore l’inconnu Ashtar d’auparavant.

Quand il passait dans la rue, il était impossible, pour quelqu’un qui ne le connaissait pas, de soupçonner un instant qu’il était le commandant en chef des forces armées du Calife et l’homme le plus puissant du Califat !

Un jour, Malik était en train de marcher dans une voie publique de Koufa lorsqu’un voyou le prit pour un pauvre inconnu. Il voulut s’amuser à ses dépends en lui jetant des noyaux de dattes sur le dos et en rigolant avec insolence. Malik continua son chemin sans même se retourner.

Mais, se rappelant de quelques scènes de la vie du Saint Prophète, il prit la route de la mosquée

Un passant, ayant vu le geste ignoble, attrapa le voyou et le blâma en l’avertissant qu’il venait d’agresser l’un des plus proches collaborateurs du Calife!

Malik était déjà dans la mosquée en train de prier pour que Dieu pardonne à ce jeune inconnu qui ne l’avait offensé que par ignorance !!! se félicitait de ne pas avoir réagi à la provocation et s’interrogeait si vraiment il eût pu faire autant dans le cas où le voyou savait qui il était? Il se disait que seul le Saint Prophète avait affronté une telle épreuve : Les mécréants l’agressaient de différentes manières tout en sachant qui il était !

Le jeune inconnu fut profondément inquiété par l’avertissement du passant et il accourut à la mosquée pour demander pardon à l’illustre collaborateur du Calife. Dès qu’il vit Malik, il s’effondra à genou pour implorer sa pitié, mais il fut profondément étonné lorsqu’il se rendit compte que Malik n’avait aucune intention de le punir et qu’il était plutôt en train d’implorer pour lui- le pardon de Dieu!

Aussi Malik l’apaisa-t-il en disant: Ne t’en fait pas mon frère je ne suis entré à la mosquée que pour prier et demander pardon pour toi.

C’est avec une telle noblesse de caractère que Malik se tailla le statut unique du continuateur de la ligne des grands apôtres. En effet, avec lui, la génération des vieux grands apôtres -dont Ammar fut le dernier représentant en vie- se continua jusqu’à l’apparition de la deuxième génération qui allait démontrer sa classe, manifester sa noblesse, et faire connaître sa magnanimité, au cours de l’épreuve de l’Imam Houssein, le jour de Achoura, plus de vingt ans après.

Une Intrépidité Bienveillante

Le Commandeur des Croyants connaissait bien les qualités de Malik. Il voulut mettre en relief ses qualités morales et administratives en le nommant comme gouverneur d’une vaste région limitrophe de la Syrie.

Cette région contenait plusieurs villes dont Mossoul, Sinjar, Nacibîn, Heyt et Âanat etc… La loyauté et la fidélité de certaines populations de ces villes étaient quelque peu altérées par la propagande de Muawiya et les effets destructeurs de ses espions.

Arrivés sur les lieux, Malik se rappela vite que, des fois, il ne suffit pas de donner des leçons de morale, mais plutôt, il faut être intrépide et entreprenant tout en étant toujours bienveillant.

En faite, lorsque Malik reçut l’ordre de marcher avec son armée sur la Syrie pour repousser les forces de Moâwiya, celui-ci avait déjà réussi à corrompre les habitants de tout un village dans la région gouvernée par Malik, afin qu’ils sabotassent un pont sur le fleuve pour retarder le mouvement de Malik.

Voyant la trahison de ce village, Malik n’hésita pas un moment devant cette situation inattendue; et il obligea tous les habitants de ce village à construire un grand pont capable d’assurer une traversée rapide du fleuve à une grande armée. Quand Moâwiya fut informé de l’entreprise de Malik, il fut très intrigué et commença à s’affoler. En fait, lorsqu’il avait déclaré sa rébellion, il comptait surtout sur un handicap majeur dans le camp de son adversaire : avoir des gouverneurs et des commandants aussi pieux que naïfs tel que Abou Moussa al Achâari ! Ainsi Moâwiya n’avait jamais soupçonné l’existence d’hommes aussi intrépides et courageux que Malik dans l’entourage du Commandeur des Croyants. Quant aux subalternes de Moâwiya, ils étaient tous des hommes malins et sans scrupule et n’avaient pas besoin d’une motivation autre que leurs soldes.

La première armée de Moâwiya que rencontra Malik était commandée par un malin criminel de guerre appelé Abou al Aôwar as-Solami. Malik exhorta as-Solami à se repentir et abandonner Moâwiya, mais il refusa d’une façon arrogante. Lorsqu’il fut nuit, Abou al Aôwar ordonna à ses mercenaires de lancer une attaque-éclair sur le camp de Malik.

Malgré la grande surprise, Malik et ses amis tinrent bon et repoussèrent l’ennemi en lui infligeant de lourdes pertes. Le lendemain, Malik envoya un message à Abou al Aôwar as-Solami le défiant en duel. Lâche qu’il était, as-Solami refusa le duel et préféra son déshonneur dans l’attente des renforts de la Syrie.

Finalement, le reste des armées de Moâwiya arriva. Leur regroupement fut dans la plaine de Seffine au bord du fleuve. Ainsi, ils purent contrôler l’eau potable. Lorsque Malik arriva avec ses armées, il fut empêché de s’approvisionner en eau.

À cette époque, un tel geste était unanimement condamné et considéré comme signe de bassesse et de lâcheté, mais Moâwiya avait déjà bien enseigné à ses mercenaires que la guerre ignore les valeurs morales.

La Magnanimité Contre L’Ignominie

Lorsque le Commandeur des Croyants arriva à la plaine de Seffine, les deux armées avaient déjà pris leur position et les loyalistes étaient déjà à court d’eau. Il envoya un compagnon du Prophète, Sâssaâ Ibn Sauhane, à Moâwiya pour des ultimes négociations.

Lorsque Sâçaâ rencontra le chef des rebelles, il commença par la question de l’eau. Il lui dit que le Commandeur des Croyants demandait le libre accès à l’eau pour ses troupes jusqu’à l’aboutissement des négociations; sinon, il serait obligé de combattre pour l’eau.

Moâwiya ne voulut pas répondre immédiatement et renvoya Sâçaâ en promettant d’envoyer sa réponse par la suite.

Quand l’émissaire du Calife partit, Moâwiya rassembla ses collaborateurs et leur demanda conseil. Nous avons déjà signalé que tous les collaborateurs de Moâwiya étaient des vilains rancuniers ou des opportunistes de la pire espèce. Il n’était pas étonnant de les voir tous demander à leur chef de priver les loyalistes d’eau et de les assoiffer pour les obliger à se rendre ! Moâwiya fut très content de voir tous ses collaborateurs abonder totalement dans son sens et adopter sa vision immorale des choses.

Toutefois, de peur d’une réaction militaire de la partie adverse, il décida de ne pas répondre au message de l’Imam Ali et de laisser la soif agir et affaiblir ses hommes.

Entre temps, Malik s’inquiétait du silence de Moâwiya et s’approcha du côté du fleuve pour épier les gestes de l’ennemi. Ce fut alors qu’il remarqua l’afflux de renfort sur le bord du fleuve; et il comprit tout de suite que le silence de Moâwiya n’était qu’un refus lâche de sa part.

Revenant au camp, un combattant lui offrit une gorgée d’eau qu’il avait préservée pour lui dans sa gourde. Malik refusa catégoriquement ce privilège et rappela aux soldats qu’il ne pouvait boire qu’après la satisfaction de toute personne dans le camp!

Malik alla raconter ses observations au Commandeur des Croyants et lui fit part de la grande soif sévissant dans tout le camp et des renforts affluant sur les gardiens de l’eau au bord du fleuve.

L’Imam Ali autorisa alors Malik de donner l’assaut à la source de leur approvisionnement en eau et exhorta ses fidèles en disant entre autres:

«  La véritable mort c’est de vivre vaincu et humilié, alors que la véritable vie est de mourir victorieux.»

Malgré la soif et la fatigue, l’attaque de Malik et ses amis fut foudroyante et l’ennemi fut évacué des lieux. Et du coup, l’armée de Moâwiya se trouva à court d’eau puisqu’elle n’avait même prévu une telle défaite et ne s’était pas approvisionnée suffisamment !

C’est alors que Moâwiya fit appel à son diable ministre Âmre pour lui trouver une solution. Le retors ne tarda pas à trouver une ruse digne de sa réputation; et il passa rapidement à l’action.

La nuit, alors que quelques soldats tenaient la garde au camp des loyalistes, une flèche portant une lettre, atterrit devant eux. Quelques agents d’al Ashath ibn Qays, dont nous avons déjà fait connaissance dans le numéro précédent, accoururent pour prendre cette lettre mystérieuse et informèrent leur chef de son contenu :

« De la part d’un frère bienveillant dans l’armée de la Syrie: Attention! Moâwiya va bientôt ouvrir une brèche dans le lit du fleuve et l’eau va vous engloutir ! »

Quand la lettre fut transmise à Malik, son contenu circulait déjà de bouche à l’oreille dans une grande partie du camp, et la cinquième colonne d’al Ashath avait déjà commencé à souffler d’avantage dans son défaitisme.

Malgré les appels de Malik, la plus grande partie de l’armée située du côté du fleuve se retira en hâte et abandonna sa position stratégique. Moâwiya ordonna alors à ses troupes d’occuper ces positions convoitées; et les loyalistes durent encore une fois se ronger les ongles de regret !

Malik demanda aux fuyards de la nuit de se repentir en donnant l’assaut à leurs anciennes positions. En quelques heures, les combats aboutirent à la libération de la rive du fleuve et le refoulement des agresseurs.

Evidemment, Moâwiya en fut très inquiet, mais soudain, il réalisa à qui il avait à affaire:

L’héritier légal de la science des Prophètes, celui qui représente la plénitude de la magnanimité. Il s’adressa alors à Âmre, comme pour chercher quelque consolation, et lui demanda: « Crois-tu vraiment que Ali va nous priver d’eau ? ».

Amre, toujours optimiste, le rassura tout en l’insultant de la pire manière : « Bien sûr que non! Jamais, Ali ne fera ce que tu fais. »

Moâwiya n’en fut nullement vexé! Au contraire, il comptait surtout sur cette différence de morale pour arriver à ses fins, et savait que, de toute façon, Amre était pire que lui !

Entre temps, des cris de joie s’étaient élevés du côté des mercenaires de Moawiya: «L’eau ! L’eau! L’eau! On peut s’approvisionner d’eau ! >>

Ce ne fut bien entendu pas un puits qu’ils venaient de creuser! C’était plutôt la magnanimité du Commandeur des Croyants! II venait d’ordonner à ses troupes de permettre à l’ennemi de s’approvisionner librement du fleuve!

Des Premiers Fruits

L’ordre du Commandeur des Croyants était incompréhensible pour la plupart de ses troupes. Al Ashâth voulut même jouer le dur intransigeant en appelant ses acolytes à protester contre ce qu’il osa appeler une générosité inopportune du Calife!

Encore une fois, c’étaient les inconditionnels fidèles tels que Malik et Ammar, qui se chargèrent de répondre à ces protestations. Aussi rappelèrent-ils, à tous ceux qui voulaient prêter l’oreille, que leur Calife n’était pas un politicien sans scrupule et qu’il était bien le lieutenant de Dieu sur terre; Et à ce titre, son comportement devait différer radicalement de celui d’un rebelle agresseur comme Moâwiya.

Malik leur expliqua aussi que la victoire est une faveur que Dieu octroie aux plus sincères des croyants, ceux qui ne cherchent que Sa satisfaction; et quel chemin y a-t-il de plus court vers la satisfaction de Dieu que de concrétiser Ses valeurs sublimes de grandeur d’âme et de générosité.

La prêche de Malik n’était même pas terminée lorsque les premiers fruits de la décision magnanime du Commandeur des Croyants apparurent: Un grand nombre de soldats de Moâwiya, voyant enfin la réalité des deux belligérants avaient décidé de se repentir et rallièrent le camp des loyalistes !

Al Ashath et ses complices comprirent alors qu’il n’avait plus aucun intérêt à se manifester, et se recroquevillèrent sur l’attente de jours meilleurs. eux-mêmes, dans

La Grande Imposture

Nous avons vu dans le numéro précédent qu’au cours de la grande bataille qui se déroula à la plaine de Seffine, le martyre de Ammar ibn Yasser fut le point d’inflexion au profit des forces loyalistes. En effet, tous ceux qui doutaient jusqu’alors de la justesse de la cause de l’Imam Ali surent enfin que Moâwiya était bien le chef du groupe des rebelles agresseurs que Dieu ordonne à tous les croyants de combattre.

Lorsque Moâwiya vit sa défaite certaine, il voulut s’enfuir du camp de la bataille avant que cela ne fût trop tard. Dès qu’il enfourcha son cheval pour s’enfuir, Amre le saisit et lui rappela qu’il n’avait jamais été question d’espérer de gagner militairement la bataille; et que, si Malik et ses  combattants étaient sur le point d’atteindre la tente de Moâwiya, Âmre était encore là, toujours fertile en ruse et fourberie!

Du coup, l’espoir fut ressuscité chez Moawiya, il écouta attentivement les directives diaboliques du grand retors d’Arabie: Il suffisait de lever des exemplaires du Saint Coran aux bouts des lances pour semer la discorde dans le camp adverse! Ensuite al Ashâth et ses acolytes allaient terminer le travail !

Ce fut vite fait, et les mercenaires de Moâwiya se métamorphosèrent subitement en des paisibles pacifistes et pieux, tenants le Saint Coran et appelant leurs adversaires à accepter son arbitrage! Malik comprit évidemment que ce n’était qu’une ignoble imposture, et ordonna à ses troupes de continuer le combat et en finir avec les rebelles agresseurs. Mais al Ashath avait déjà réussi à regrouper plus de douze mille ignares dogmatiques qui scandaient tous l’arrêt du combat et déclaraient leur révolte contre le Calife légal. Ce sont eux qui furent appelés ensuite : Khawarej (Hors la loi).

Depuis cet instant, l’Islam connut la naissance de la secte Kharidjite; celle des révoltés contre l’Imam Ali et après lui, contre tous les pouvoirs en place.

L’Imam les exhorta en disant :

« Ce n’est qu’une imposture, vous savez bien que je suis le premier qui a appelé au Livre de Dieu, et le premier qui y a répondu favorablement. Ils ont désobéi à Dieu dans tous Ses ordres et trahi leurs serments. »

Cependant, les Kharidjites ne voulaient rien comprendre. Est-il qu’ils étaient fortement noyautés par la cinquième colonne d’al Ashâth qui voulait à tout prix arrêter les combats!

L’Imam Ali se trouva seul contre douze mille insurgés qui saisirent l’occasion de l’existence de Malik et la plupart des fidèles sur les premières lignes du front, pour encercler le Calife et le sommer d’ordonner immédiatement l’arrêt des combats.

Le Commandeur des Croyants envoya un soldat à Malik pour lui demander d’arrêter son offensive. Malik demanda alors un délai d’une heure pour en finir définitivement avec les imposteurs, mais l’émissaire du Calife revint rapidement pour annoncer à Malik qu’il n’en était même pas question puisque les Kharidjites menaçaient d’assassiner le Commandeur des Croyants si les combats ne s’arrêtaient pas à l’instant même.

Telle une foudre, cette nouvelle assomma  Malik! En fait, il n’était qu’à quelques pas de la tente de Moâwiya, la tente de l’imposture ! Mais la vie de son maître bien-aimé était mille fois plus chère la plus grande gloire des plus grandes victoires du monde !

Malik revint, les yeux en larmes, laissant Moâwiya et Amre dansants de joie! En réalité, l’épreuve de Malik contre les ignares dogmatiques Kharidjites ne faisait que commencer puisque leur intervention dans toutes les décisions de l’Imam n’allait jamais cesser.

La Supercherie De L’Arbitrage

Sous la pression des Kharidjites, qui étaient devenue les seuls maîtres de la scène, après l’arrêt des combats et la dispersion des volontaires, l’Imam Ali accorda un armistice d’une année à Moâwiya pour laisser le temps à l’arbitrage.

L’acte d’armistice consistait à nommer une personne de chaque partie comme arbitre. Les deux arbitres devraient discuter tous les problèmes ensemble et proposer une solution à la communauté musulmane.

Âmre fut évidemment le délégué de Moâwiya. L’Imam Ali voulait désigner Abdoullah ibn Abbas, celui que le Saint Prophète avait surnommé l’Erudit de la Communauté, comme délégué de sa part, mais les Kharidjites refusèrent et voulurent nommer Abou Moussa al Achâari ! Le Commandeur des Croyants leur avait beau rappelé les antécédents et les faiblesses de cet homme, mais ils insistèrent. L’Imam leur proposa Malik al Ashtar comme alternative, mais encore en vain ! L’Imam abandonna alors l’affaire et ils envoyèrent al Achâari à l’arbitrage.

Ce fut à Domat al Jondol que Âmre et Abou Moussa se rencontrèrent et ils se mirent d’accord pour écarter à la fois l’agresseur et la victime, le rebelle Moâwiya et le Calife légal l’Imam Ali !

Les deux arbitres sortirent pour annoncer le résultat de leur arbitrage: Amre demanda à Abou Moussa de parler le premier. Ce vieux naïf enleva sa bague et dit à l’assistance: « Nous nous sommes mis d’accord pour mettre à l’écart, tout comme cette bague, aussi bien le gouverneur Moâwiya que le Calife Ali. »

Ce fut alors le tour de Amre pour confirmer le résultat de l’arbitrage. Il enleva aussi sa bague en disant: « Moi aussi, je confirme la destitution de Ali, mais je mets à sa place Moawiya, tout comme cette bague. » Et il remit sa bague!

Il va sans dire que ce simulacre d’arbitrage allait fortifier la position de Moâwiya puisque on y parla pour la première fois de sa candidature au Califat. Les Kharidjites se rendirent alors compte de leur grande erreur, mais leur dogmatisme leur permettait-il de se repentir?

Vers L’Egypte

Après le résultat de l’arbitrage, les Kharidjites prétendirent que le Calife avait abjuré en acceptant de légitimer l’imposture et qu’il devait, par conséquent, se repentir! Eux même, ils annoncèrent solennellement leur repentir et demandèrent à tous les musulmans d’en faire autant et d’aller immédiatement combattre Moâwiya. L’Imam Ali essaya de les calmer en leur rappelant qu’il avait accordé un armistice d’une année à Moâwiya et qu’il n’était pas homme à violer ses engagements. Les Kharidjites déclarèrent alors l’insurrection armée.

Entre temps, Moâwiya envoya une forte expédition vers l’Egypte qui était jusqu’alors gouvernée par Mohammad ibn Abi Bakre, le fils du premier Calife, désigné par le Commandeur des Croyants. Le gouverneur de l’Egypte ne put résister aux envahisseurs et il demanda des renforts au Calife.

Le Commandeur des Croyants choisit Malik al Ashtar pour cette mission délicate et lui dit:

« Dirige-toi vers l’Egypte, et que Dieu te  garde. Je ne vais pas te conseiller puisque je me fis à ta raison.

Sollicite donc l’aide de Dieu et use de la souplesse là où il le faut et de la force là où il le faut. »

Malik partit vers l’Egypte avec tous les espoirs des loyalistes. Entre temps, le gouverneur de l’Egypte fut capturé et exécuté de la pire manière.

Le Poison Et Le Miel

Depuis déjà longtemps, Moâwiya avait l’habitude de liquider ses adversaires politiques en les empoisonnant. Il utilisait un poison très fort importé de Constantinople et le mettait généralement dans le miel.

Lorsque les nouvelles du départ de Malik vers l’Egypte lui parvinrent, Moâwiya en fut très intrigué et il demanda à Âmre s’il était possible de liquider ce redoutable commandant avant qu’il n’arrivât en Egypte et n’y renversât la situation.

Âmre connaissait un grand propriétaire à la région de Qolzom (Près de Suez) et savait qu’il pouvait le corrompre facilement pour exécuter les taches les plus sales. Il alla précipitamment à Qolzom en portant avec lui un pot de miel empoisonné et une promesse de Moâwiya de dispenser ce propriétaire de toute sorte d’impôt durant sa vie.

L’homme de Qolzom était cupide et sans scrupule. Il accepta le marché proposé par Moâwiya et commença à se préparer à inviter Malik chez lui dès son arrivée à Qolzom.

Le Martyre

Après un long chemin parcouru sans arrêt, Malik fit halte à Qolzom pour reprendre haleine. Le traître l’attendait déjà avec impatience. Dès qu’il le vit, il accourut pour l’inviter à passer la nuit chez lui, jurant qu’il était un fidèle inconditionnel prêt à mourir pour l’Imam Ali et son gouverneur.

Malik accepta l’invitation, et le traître s’empressa de lui servir le dîner contenant le miel empoisonné. Dès que Malik mangea quelques cuillerées de ce miel, il commença à se douter du complot, mais ce fut trop tard! Le poison était d’une telle toxicité que la victime succomba sur place. À peine, Malik eut-il le temps de prononcer quelques prières : « Au nom de Dieu. Nous appartenons bien à Dieu et nous revenons vers lui ».

Il rendit l’âme pour rejoindre son vieil ami Ammar au paradis.

Moâwiya et Âmre ne manquèrent pas de fêter cet événement qu’il considérait décisif sur le sort de leur rébellion. Aussi, Moâwiya dit-il: «Ali avait deux bras. J’en avais coupé le premier à Seffine et ce fut Ammar; et le deuxième maintenant, et c’est Malik! »

Le Commandeur des Croyants supporta ce coup dur, avec son endurance et sa patience habituelle, mais est-il que la catastrophe fut très grande pour tout le camp loyaliste, et il n’était pas  possible de remplacer Malik à ce moment crucial. Aussi l’Imam Ali dit-il: «Que Dieu recouvre Malik de sa grâce. Il était pour moi comme je l’étais pour le Messager de Dieu. » II est difficile d’imaginer un remplaçant pour Ali  (psl) et tel était le cas de Malik! Paix sur son âme pure.

-Fin-