Avec les apôtres – (2)
JAÂFAR TAÏAR
(Le premier ambassadeur de l’Islam)
Par:
Chakib BENBEDIRA
Thèmes sélectionnés par :
- ESSAYED
Fondation Ansariyan
Au nom de Dieu le Très Clément, le Tout Miséricordieux
PRÉFACE
La fondation Ansariyan a déjà eu l’honneur de présenter une série concernant l’histoire des Ahl-ul-Bayt (paix sur eux) que Dieu a purifiés et élevés au-dessus de toute infamie. L’accueil chaleureux et enthousiaste auquel cette série a eu droit et les encouragement qui nous ont comblés de toute part, et particulièrement de la part de la jeunesse musulmane francophone, nous ont amenés à présenter cette nouvelle série qui se veut complémentaire de la première et qui concerne les fidèles compagnons et apôtres de la noble progéniture prophétique, ceux qui avaient soutenu le Prophète(pslf)¹ et étaient de véritables concrétisations du modèle du croyant dressé par le Saint Coran lorsqu’il les qualifie de: « Ceux qui tiennent bon quant au serment qu’ils avaient prêté à Dieu ».
En présentant cette série à la bibliothèque du jeune musulman, notre Fondation espère fournir le bon exemple à suivre par la jeunesse. Ce modèle pourra être trouvé dans le comportement exemplaire de ces hommes qui avaient participé à la construction de la gloire de l’islam sur terre, levé tout haut son étendard, et éclairé la voie pour bien de générations.
Puisse cette série contribuer à la noble mission de la construction morale exemplaire du jeune musulman partout où il est appelé à remplir son rôle sublime de sauvegarde et de propagation des bonnes mœurs dans un monde où la nécessité d’un tel rôle se fait de plus en plus sentir.
Et enfin louange à Dieu, Seigneur des mondes.
Fondation Ansariyan
- Paix et bénédiction sur lui ainsi que sur sa famille purifiée.
LA DEUXIEME AILE DE L’ISLAM
Ce fut un jour historique, lorsque Abou Tôleb remarqua l’absence de son cher neveu, notre maître et prophète Mohammad(pslf). Inquiet et angoissé, il commença à chercher partout. Accompagné par son fils Jaâfar(p), il s’éloigna de la Mecque pour chercher dans les alentours. Enfin, dans un recoin de montagne, ils aperçurent Mohammad(pslf) en train de prier avec son cousin Ali(p).
La majesté et l’aspect pieux et déférent des deux prieurs illustres saisit Abou Tôleb. Ne pouvant lui-même participer à cette scène sublime -sous peine de divulguer le secret de sa foi- Il ordonna vite à son fils Jaâfar(p) de les joindre pour compléter l’aile gauche du Prophète(pslf)! Aussi, lui dit- il: « Complète l’aile de ton cousin. »
Est-il que nul oiseau ne peut voler qu’à l’aide de deux ailes. Et il est clair qu’Abou Tôleb comprenait bien qu’il fallait deux ailes puissantes et endurante pour que l’oiseau sacré du Message Islamique pût voler !
C’était la première fois que le nom de Jaâfar(p) résonnât parmi les musulmans. Et depuis lors, cet autre enfant du « Cheikh de la place » devint le principal adjoint du Messager de Dieu(pslf).
Jaâfar(p), fils d’Abou(p) naquit vingt ans après l’année de l’éléphant, il est donc dix ans plus âgé que son frère Ali(p). Il se distinguait parmi ses frères par sa grande ressemblance au Prophète(pslf).
Il fut adopté par son oncle Abbas(p) lorsque celui- ci décida avec notre maître Mohammad(pslf) de soulager Abou Tôleb(p) d’une partie du lourd fardeau constitué par sa famille nombreuse, en adoptant ses deux enfants Jaâfar(p) et Ali.
L’histoire a gardé le silence quant au rôle joué par Jaâfar(p) aux côtés du Prophète(pslf) dans les conditions les plus difficiles des premières années de l’Islam. En réalité, ce silence n’est pas inattendu, puisque, en général, ce sont les ennemis jurés de la noble famille du Prophète(pslf) qui avaient rédigé ou financé la rédaction de l’histoire de l’Islam. Mais toujours est-il que la lumière de la vérité défit toute sorte de censure; et nous avons pu trouver, quand même, quelques témoignages historiques suffisants pour reconstruire l’image méconnue de cet illustre apôtre du Prophète de l’Islam.
VERS L’EXIL
Après le début de la prédication déclarée et ouverte de la foi Islamique, une terrible répression s’abattit sur tous les nouveaux adeptes de l’Islam. Parmi les croyants, seuls ceux qui jouissaient d’une forte protection tribale purent résister au choc. Le Prophète(pslf) exhorta alors les moins forts et les plus démunis à partir en exil. L’Abyssinie fut, à ce moment-là, le seul pays qui réunissait à la fois les conditions politiques et religieuses requises pour abriter les premiers persécutés de l’Islam.
En effet, Négus, l’empereur de l’Abyssinie, était un homme de foi chrétienne et le Prophète(pslf) avait beaucoup d’estime pour lui; et il voyait en lui un souverain juste, qui n’abandonne jamais une victime à son agresseur.
Ainsi, lorsque les musulmans persécutés vinrent se plaindre aux Prophète et demander des ordres, il leur dit : « En Abyssinie, il existe un roi chez lequel personne ne risque l’oppression ou l’injustice. Cherchez donc refuge dans son pays, jusqu’à ce que Dieu assigne pour vous une issue. »
Les premiers réfugiés ne tardèrent pas à arriver en Abyssinie et ils ne trouvèrent aucun problème pour y vivre. Entre-temps, le Prophète(pslf) ordonna à son cousin et adjoint Jaâfar(p) de se préparer à s’y rendre en amenant avec lui tous les musulmans qui ne pouvaient plus assurer leur propre sécurité et qui pouvaient partir.
La grande caravane des exilés comptait 80 personnes dont plusieurs femmes, à la tête desquelles fut Asma fille de Ômeye la femme de Jaâfar(p). Cette caravane réussit à quitter secrètement la Mecque sous la direction de Jaâfar(p) et elle atteignit la côte de la mer rouge sans que les mécréants ne s’en rendissent compte. C’était là une grande réussite pour le jeune chef de la caravane et une première justification de sa nomination par le Prophète comme premier ambassadeur dans l’histoire de l’Islam.
Ici, les textes historiques ont gardé le silence sur les motifs du choix du Prophète; puisque Jaâfar(p) n’était pas réellement exposé au danger comme le Prophète lui-même, et sa présence à la Mecque aurait pu être très réconfortante pour l’ensemble de Bani Hachim.
L’explication de cette énigme sera partiellement fournie par les grandes qualités que Jaâfar(p) ne tarda pas à révéler aussi bien au cours du voyage qu’au long de son séjour en Abyssinie, comme nous allons le voir.
En réalité, il y a un côté subtil dans le choix du Prophète(pslf): Jaâfar(p) était connu pour être le fils adoptif de Abbas, l’oncle du Prophète, qui était tenu -lui aussi de cacher sa conversion à l’Islam. Et la présence de Jaâfar(p) à la Mecque 3 aurait pu mettre Abbas devant un choix très difficile: Le protéger contre la persécution des mécréants, et par là, mettre en cause sa prétendue sympathie pour les chefs de l’idolâtrie, ou bien d’abandonner et le désavouer, ce qui n’était aucunement acceptable par l’ensemble de Bani Hachim. L’exil de Jaâfar(p) était donc le meilleur choix possible.
La traversée de la mer rouge fut facilitée par le passage au moment opportun d’un navire, devant la caravane de Jaâfar(p). Enfin, les musulmans atteignirent la côte Abyssine et rejoignirent leurs frères qui y étaient déjà installés discrètement. Mais cette fois leur grand nombre n’était pas chose à leur faciliter la discrétion et ils furent aussitôt remarqués par les autorités locales. Toutefois, Négus n’était pas homme à persécuter des réfugiés et les musulmans purent vivre en paix et pratiquer librement leurs rites religieux pour la première fois dans l’histoire.
Ce voyage était une bonne occasion pour démontrer les qualités exceptionnelles de Jaâfar(p) et de sa vertueuse femme Asma qui joua un rôle important dans l’organisation des femmes de la caravane.
Bien que les conditions matérielles de l’exil fussent satisfaisantes, Jaâfar(p) et ses compagnons étaient chagrinés chaque jour par les mauvaises nouvelles provenant de la Mecque où les musulmans restants eurent à subir toutes sortes de supplice et d’agression et certains d’entre eux durent même succomber et tomber en martyre. Ainsi, la nouvelle des premiers martyrs de l’Islam Yasser et Someyya, père et mère de Ammar, leur parvint et leur annonça que leur épreuve était, de loin, bien minime relativement à celle de leurs frères demeurant à la Mecque. Mais cette situation allait-elle durer longtemps ? Et les mécréants de la Mecque, qui entretenaient de très bonnes relations commerciales avec l’Abyssinie, pouvaient-ils rester les bras croisés devant l’essor de l’Islam et sa diffusion hors de la Mecque ? Les événements contredirent bien ceci.
DEMARCHE POUR L’EXTRADITION
Les têtes pensantes de l’idolâtrie mecquoise devinrent de plus en plus inquiètes des nouvelles provenant de l’Abyssinie et commencèrent à douter de l’efficacité de toutes leurs tentatives d’étouffer la voix de la nouvelle foi à la Mecque alors qu’elle commençait à s’élever aux pays d’outre-mer!
Ces vieux commerçants se rendirent aussitôt compte du grand risque d’un retour soudain de la situation au profit des musulmans. Dans une réunion à « Dar ennadoua », qui jouait le rôle de parlement local, les plus importants chefs de Qoraich discutèrent la situation et se dirent à quoi bon toute cette répression organisée contre les musulmans de la Mecque alors que le grand danger peut à tout moment provenir du grand royaume Abyssin où les musulmans exilés commencent à s’organiser et à prendre du poids?
Ils décidèrent alors de compléter leur programme d’anéantissement de l’Islam, commencé déjà par les tortures, les assassinats et le grand siège de Banou Hachim. Ils se mirent alors d’accord sur une démarche auprès du roi d’Abyssinie pour l’extradition des musulmans exilés.
Les chefs de la Mecque désignèrent un vieil ami du roi Négus, qui n’était autre que Âmre ibn Âass, comme émissaire. Ils le chargèrent de convaincre le roi d’Abyssinie d’extrader tous les musulmans réfugiés et de le ramener tous en geôle.
Les mécréants pensèrent ainsi en finir avec l’Islam puisque cette démarche allait couper l’autre racine de la nouvelle religion, racine qui semblait être bien loin de leur portée.
Âmre ibn Aass n’était pas un émissaire ordinaire. Non seulement il était un vieil ami du roi d’Abyssinie mais aussi il était célèbre par sa malice. En effet, il était réputé pour être l’un des quatre hommes les plus malins d’Arabie. C’était un personnage fertile en fourberie, ruse et en stratagème. « Il était un des hommes profondément retors et traîtreusement doubles, qui ne se laissent jamais prendre aux amorces du présent ni aux leurres d’aucun attachement… »
L’histoire de l’Islam témoigne qu’une telle description de cet homme ne relève d’aucune exagération puisque le long de plus de cinq décennie suivant cette mission en Abyssinie il excella par des démonstrations éclatantes de ses qualités de grand retors!
Les préparatifs de la mission témoignent déjà que le choix de Âmre ibn Aass par le chef des mécréants auraient pu être une garantie suffisante de la réussite de leur démarche si ne n’était la forte personnalité et les qualités exceptionnelles de Jaâfar(p).
En effet, Âmre s’était fait accompagné par l’homme le plus charmant et le plus célèbre de Qoraich qui n’était autre que Omar ibn Walid. Dans le précédent livre de cette série nous avons déjà fait une petite connaissance de cet homme déjà proposé par les chefs des mécréants à Abou Tôleb(p) en échange de la livraison de son neveu, le Prophète(pslf).
Sans doute, Âmre voulait compenser sa laideur par le charme de Omar! En plus il n’avait pas omis de s’assurer la sympathie de toute la cour royale de Négus et de tous les patriarches de l’église d’Abyssinie en portant avec lui des cadeaux de grande valeur.
Dieu, à Lui pureté, dit bien dans le Saint Coran:
« …Et ils rusent, Et Dieu leur oppose Ses astuces! Est-il que Dieu est le meilleur des astucieux. » 1
1- Sourate 8 (al Anfäl): 30
DANS LA COUR DE NEGUS
Arrivés au palais royal d’Abyssinie, les envoyés de Qoraich entamèrent leur démarche par la distribution généreuse des cadeaux qu’ils avaient amenés. Les patriarches de l’église et les hommes de la cour royale furent tous enchantés de recevoir ces cadeaux de très grande valeur que les richards de la Mecque avaient généreusement sacrifiés pour atteindre leur objectif politique.
Toutes les conditions semblaient être réunies pour obtenir le consentement du roi Négus: Une sympathie générale pour « La cause de Qoraich » fini vite par gagner la cour royale; et les plus proches du roi n’épargnèrent aucun effort pour convaincre leur souverain que les « arguments » de Âmre étaient irréfutables; sous-entendu -bien sûr- que les cadeaux étaient irrésistibles!
Le roi Négus, pieux et scrupuleux qu’il était, ne se laissa pas duper par sa cour et il convoqua Âmre pour entendre ses allégations.
Âmre et ses complices entrèrent dans l’enceinte de la cour en déployant toute la pompe possible. Mais Négus était vraisemblablement l’un de ces grands hommes de la foi qui méprisaient les pompes et les parades. Il s’adressa à son visiteur et lui demanda les véritables mobiles de sa visite. Âmre répondit alors:
« Ô Sire! Certains vils et hérétiques de notre tribu ont trouvé refuge dans l’Abyssinie. Non seulement ils ont boudé la religion de leurs ancêtres, mais ils ont même dédaigné de se convertir à la religion du roi. Et ils insistent insolemment à prétendre suivre une nouvelle religion que ni nous, ni votre majesté ne puisse reconnaître. Et nous venons de la part des chefs de Qoraich pour obtenir leur extradition afin de les punir. »
En faisant allusion à la religion du roi, Âmre essaya de provoquer les sentiments profondément chrétiens du roi Négus. Mais là encore, la fourberie de ce retors d’Arabie achoppa sur la clémence et la magnanimité du pieux souverain qui répondit avec sagesse : « Comment pourrait- je livrer des gens qui ont cherché refuge chez moi? De toute façon, je vais les interpeller et si je me rends compte de la fausseté de leur doctrine, je vous les livrerai; sinon je les laisserai vivre chez moi en paix. »
Le roi d’Abyssinie ordonna ensuite la convocation des réfugiés pour entendre leur plaidoyer. Bien que désappointé par la position impartiale du souverain, Âmre était loin d’être désemparé et il commença aussitôt à préparer une nouvelle tactique plus efficace. Oui! La culture religieuse relativement riche de ce grand voyageur était son carquois inépuisable. Mais Jaâfar(p), lui aussi, était un homme de très haute culture et l’épreuve qu’il avait à surmonter était une occasion précieuse pour démontrer la grandeur de la religion qu’il représentait. Bref, c’était le grand duel entre la fourberie et la ruse de l’incrédule, d’un côté, et la vérité habile et subtile de l’homme de foi, du côté adverse.
UNE PLAIDOIRIE HISTORIQUE
Depuis leur entrée dans l’enceinte de la cour royale, les musulmans durent faire face à une épreuve inattendue. En effet, le protocole royal de l’époque imposait à tous les sujets du roi de se prosterner dès qu’ils se présentent devant lui.
Tous les hommes de la cour ainsi que ceux de la délégation mecquoise se prosternèrent dès qu’ils aperçurent le roi Négus; mais Jaâfar et ses compagnons se tinrent debout en toute fierté et s’attirèrent d’ores et déjà le regard étonné du souverain abyssin. Celui-ci ne cacha pas son indignation de leur attitude d’apparence arrogante et leur demanda :
« Ne prosterniez-vous pas donc? »
-« Nous ne prosternons que devant Dieu! » Répondit Jaâfar.
-« Que veux-tu dire? » Demanda Négus.
« Ô sire! » Rétorqua Jaâfar. « Certes Dieu nous a envoyé Son messager et nous a interdit de se prosterner pour quiconque autre que lui, et nous a ordonné de faire la prière, de s’acquitter de l’aumône légale (Zakat)… »
Inquiet du cours de la discussion, Âmre se précipita de lancer une première offensive qu’il avait bien préparée d’avance et s’écria malicieusement: « Ils osent s’opposer à la religion du roi! »
Mais Négus lui fit signe de se taire et demanda à Jaâfar de continuer son discours.
-« Ô sire! » Dis Jaâfar. « Nous étions un peuple d’ignares: Nous adorions les idoles, mangions les cadavres des animaux, commettions toutes les turpitudes, transgressions tout lien de parenté ou voisinage. Les plus forts d’entre nous usurpaient les droits du plus faibles, jusqu’à ce que Dieu nous envoyât un messager qu’Il avait choisi parmi nous et dont nous connaissions parfaitement les aïeux, la sincérité et la probité… Il nous a rappelé vers Dieu pour reconnaître son unicité et l’adorer, et rejeter définitivement nos anciennes croyances et les idoles que nous et nos ancêtres avaient longtemps adorées. Notre prophète nous a ordonné:
– De ne dire que la vérité.
– De restituer les droits et dépôts des gens.
– La bienfaisance envers les parents et les voisins.
– Arrêter toute sorte de prévarication et d’effusion de sang.
Il nous a interdit les turpitudes, le mensonge et le faux témoignage, l’extorsion des biens des orphelins et l’accusation infondée des femmes.
Il nous ordonné aussi d’adorer Dieu, l’Unique, sans lui associer rien d’autre, de faire la prière, de s’acquitter de la Zakat et de jeûner le mois de Ramadan.
Nous l’avons cru, sire, et nous l’avons suivi dans tous ce qu’il nous a apporté de la part de Dieu. Nous avons vénéré Dieu, Tout Seul sans rien lui associer. Et c’est alors que les nôtres nous infligèrent toutes sortes de torture et de supplice dans l’espoir de nous ramener à l’idolâtrie.
Lorsque nous fumes débordés et notre résistance arriva à bout, nous avons choisi votre pays comme terre d’asile et nous avons cru bon de vous préférer sur tout autre choix, espérant ne jamais subir d’injustice chez vous. »
Le roi Négus, à la fois surpris et enchanté par l’éloquence et la force de l’argumentaire de Jaâfar(p), se retourna à Âmre, le foudroya d’un regard accusateur et lui fit savoir qu’il devait désespérer de le voir extrader les réfugiés musulmans. Âmre n’en fut nullement désarmé et il lança l’une de ces flèches dont lui seul en connaissait le secret! En effet, la contre-offensive de Âmre consistait à susciter les sentiments religieux du souverain chrétien en lui révélant que le Coran contient une version de l’histoire de la naissance de Jésus, autre que celle relatée dans la bible.
Négus s’empressa alors de demander des éclaircissements à propos de la version coranique de l’histoire la plus importante aux yeux des chrétiens. Jaâfar(p) n’en fut aucunement embarrassé, et, tout confiant en la justesse de sa position, il récita toute l’histoire de la naissance de Jésus(p) dans la sourate Mariam (Marie):
«…16. Mentionne, dans le Livre (le Coran), Marie, quand elle se retira de sa famille en un lieu Oriental.
- Elle mit entre elle et eux un voile. Nous lui envoyâmes Notre Esprit (Djibril), qui se présenta à elle sous la forme d’un homme parfait.
- Elle dit: « Je me réfugie contre toi auprès du Tout Miséricordieux. Si tu es pieux, [ne m’approche point]. »
- Il dit: « Je ne suis qu’un Messager de ton Seigneur pour te faire don d’un fils pur ».
- Elle dit: « Comment aurais-je un fils, quand aucun homme ne m’a touchée, et je ne suis pas prostituée? »
- Il dit: « Ainsi sera-t-il! Cela M’est facile, a dit ton Seigneur! Et Nous ferons de lui un signe pour les gens, et une miséricorde de Notre part. C’est une affaire déjà décidée ».
- Elle devient donc enceinte [de l’enfant], et elle se retira avec lui en un lieu éloigné.
- Puis les douleurs de l’enfantement 3 l’amenèrent au tronc du palmier, et elle dit: « Malheur à moi! Que je fusse mort avant cet instant! Et que je fusse totalement oubliée! »
- Alors, il l’appela d’au-dessous d’elle, [lui disant:] « Ne t’afflige pas. Ton Seigneur a placé à tes pieds une source. »
- Secoue vers toi le tronc du palmier: il fera tomber sur toi des dattes fraîches et mûres.
- Mange donc et bois et que ton œil se réjouisse! Si tu vois quelqu’un d’entre les humains, dis [lui:] « Assurément, j’ai voué un jeûne au Tout Miséricordieux: je ne parlerai donc aujourd’hui à aucun être Humain ».
- Puis elle vint auprès des siens en le portant [le bébé]. Ils dirent: « Ô Marie, tu as fait une chose monstrueuse! »
- « Sœur de Haroun, ton père n’était pas un homme de mal et ta mère n’était pas une prostituée ».
- Elle fit alors un signe vers lui [le bébé]. Ils dirent: « Comment parlerions-nous à un bébé au berceau? »
- Mais (le bébé) dit: « Je suis vraiment le serviteur d’Allah. Il m’a donné le Livre et m’a désigné Prophète.
- Où que je sois, Il m’a rendu béni; et Il m’a recommandé, tant que je vivrai, la prière et la Zakat:
- et la bonté envers ma mère. Il ne m’a fait ni violent ni malheureux.
- Et que la paix soit sur moi le jour où je naquis, le jour où je mourrai, et le jour où je serai ressuscité vivant. »…»
Ayant entendu ces paroles divines, le roi Négus ne pu se contenir. Il se releva debout et s’écria avec enthousiasme : « Il est certain que ce que vous dites et ce qu’a apporté Jésus émanent d’une seule niche! »
Puis il retourna vers la délégation mecquoise et dit d’un air solennel et catégorique : « Jamais, je ne vous les livrerai; plutôt, je les défendrai. »
Puis il ordonna à ses serviteurs de restituer tous les cadeaux à Âmre en disant que c’était une sorte de pot-de-vin et qu’il n’accepterait jamais une telle corruption.
Âmre n’en fut pas tellement désemparé et il décida de jouer sa dernière carte qui traite toujours du même sujet Jésus! Il s’adressa à Négus en manifestant son grand étonnement de la décision du roi et s’exclama: « Ô sire! Ces gens ne méritent aucunement votre magnanimité!
Savez-vous qu’ils prétendent que Jésus n’était qu’un esclave ?! »
Ici, la malice de Âmre avait atteint sa plénitude puisque, désespéré de gagner la bataille par l’arme de la discorde théologique, il décida de tenter sa chance par le biais d’un jeu subtil de mots!
En effet, le terme esclave dans la langue du Coran signifie à la fois serviteur, sujet et homme dévoué. Dans le cadre de cette conception, tout homme est donc un esclave de Dieu et doit consolider ce lien de soumission par les pratiques et les rites religieux. Non seulement Jésus, mais tout prophète est supposé avoir atteint la plénitude de la soumission à Dieu: Les prophètes sont donc les esclaves de Dieu par excellence! Intrigué par cette nouvelle accusation de Âmre, le roi Négus demanda à Jaâfar(p) des explications sur le prétendu esclavage de Jésus. Jaâfar(p) répondit d’une manière explicite en s’inspirant des versets coraniques: « Jésus est bien l’esclave, le messager et l’esprit de Dieu. Il est la parole que Dieu donna à Marie, la sainte vierge (paix sur elle), pour en faire un enfant magnifique. »
Le roi Négus fit un pas en avant et à l’aide de sa canne il traça un petit trait sur le sol et dit à Jaâfar(p) : « Par Dieu, Jésus ne dépasse ce que vous dites que par ce trait! Retourne auprès de tes confrères, vous êtes en paix et en sécurité sur ma terre! »
Ainsi, le complot de Âmre échoua et le rêve d’extradition se dissipa. La délégation mecquoise retourna, chez elle bredouille.
UN BON SEJOUR
Parler d’un asile politique pour les musulmans réfugiés en Abyssinie pourrait paraître quelque peu abusif, vu la nouveauté du concept d’asile politique et la complexité de la situation de ces réfugiés qui avaient eu l’occasion de vivre librement sous l’autorité du roi Négus et jouir de son hospitalité et de l’amabilité du peuple abyssin. Les conditions étaient si favorables à Jaâfar(p) et ses compagnons, qu’ils se sentaient dans leurs propres pays et ils se permirent même la prédication de l’Islam parmi la population autochtone. Et l’Islam s’y propagea sûrement et sans grands problèmes.
Les nouvelles arrivant d’Arabie se succédèrent et les musulmans d’Abyssinie durent souffrir d’apprendre que le Prophète et ses fidèles à ses côtés avaient à subir les grandes épreuves de l’Année de Tristesse. Ensuite, leur soulagement fut général lors de l’arrivée des nouvelles de la Hijra (La grande émigration du Prophète vers la Médine) et la fondation du premier Etat Islamique de l’histoire.
Les nouvelles des grandes batailles du Prophète contre Qoraich n’avaient pas tardé à retentir chez Jaâfar(p) et les siens. Après avoir fêté la grande victoire de la bataille de Badr, ils avaient eu à faire le deuil d’un grand nombre de fidèles compagnons du Prophète, massacré lors de la bataille d’Ohod.
Certes, la nouvelle la plus difficile à supporter fut le martyre de Hamza, l’oncle du Prophète, et les atrocités et sauvageries commises sur sa dépouille par Hind, la femme d’Abou Sofiane et la mère de Moâwiya dont notre cher lecteur a déjà fait connaissance à travers la série précédente : « Avec les infaillibles ».
Toutes fois, les nouvelles qui parvinrent après la bataille de Ohod furent réconfortantes et les messagers du Prophète(pslf) aux différents souverains limitrophes de l’Arabie annoncèrent la portée mondiale du message de l’Islam.
Mais parmi toutes ces dernières nouvelles, la plus réconfortante fut celle de l’arrivée de l’envoyé spécial du Prophète(pslf) chez le roi Négus pour l’appeler officiellement à se convertir à l’Islam.
MESSAGE AU ROI NEGUS
L’envoyé du Prophète(pslf) au roi d’Abyssinie était Âmre ibn Omeyya eddhamry. Dès son arrivée, il fut reçu par Jaâfar(p) qui l’accompagna aussitôt au palais royal. Le roi Négus les accueillit chaleureusement et déplia la lettre du Prophète(pslf), et lut:
« Au nom de Dieu le Très Miséricordieux, le Tout Miséricordieux
De Mohammad, le Messager de Dieu.
À Négus, le roi d’Abyssinie.
Salut à vous.
Louange à Dieu, et témoignage qu’il n’y a point d’autre dieu que Lui, le Souverain, le Très Saint, le Pacifique, le Croyant et le Dominant. Et j’atteste que Jésus, fils de Marie est l’esprit de Dieu et Sa parole qu’Il jeta à la Sainte Marie, la vierge vertueuse et vénérable. Celle qui fut enceinte de Son esprit tout comme Adam fut créé de Sa main.
Par ailleurs, je vous invite à reconnaître de Dieu l’Unique qui n’a point d’associé et à la persévérance sur la voie de l’obédience à Lui, à me suivre et à croire fermement à ce que je vous appelle, vous et vos fidèles, vers Dieu, à Lui puissance et majesté.
Est-il que j’ai bien communiqué et je n’ai épargné point de conseil. Acceptez donc mon conseil. »
Le roi Négus ne fut nullement étonné par le contenu du message du Prophète(pslf) puisqu’il avait déjà eu l’occasion de bien connaître les principes fondamentaux de l’Islam de la bouche 3 de l’illustre ambassadeur Jaâfar(p). Toutefois, il est vraisemblable que, jusqu’alors, le roi abyssin n’avait pas jugé nécessaire de se convertir à l’Islam puisque aucune invitation formelle en ce sens ne lui avait parvenu auparavant. Cependant avec l’arrivée de ce nouveau message, il se rendit compte que l’heure de la vérité vient de sonner dans sa propre cour royale.
Le roi Négus ne tarda pas à manifester sa grandeur d’âme et sa magnanimité qui firent de lui un honneur éternel pour toute l’Afrique Dès qu’il acheva la lecture de la lettre, il descendit de son trône, s’assit à même le sol, posa la lettre sur sa tête en signe de grand respect, et ordonna à ses serviteurs de lui apporter un coffret d’ivoire dans lequel il déposa le document prophétique et dit: « L’Abyssinie restera dans le bonheur tant que cette lettre demeure bien gardée chez son peuple. »
C’était alors que l’envoyé du Prophète présenta au roi Négus une deuxième lettre dans laquelle la permission de retour des musulmans vers leurs pays, fut officiellement sollicité par le Prophète(pslf) après le constat de la consolidation du nouvel Etat Islamique de Médine.
LE RETOUR VICTORIEUX
Dès que la nouvelle du proche retour au pays se propagea, les musulmans exilés en furent comblés de joie et ils commencèrent impatiemment à préparer leur retour tant attendu.
Le roi Négus saisit l’occasion pour démontrer sa sympathie pour l’Islam et son Prophète et insista pour que le retour des exilés fût accompagné des plus grands honneurs.
Plusieurs navires furent préparés au voyage, et ils furent chargés de cadeaux de grande valeur que le roi Négus destina au Prophète. Jaâfar(p) et ses compagnons furent aussi accompagnés par une délégation royale portant les meilleurs vœux du souverain abyssin au Prophète(pslf).
Avec la levée des encres et le départ des voiliers vers la terre d’Arabie, Jaâfar(p) et ses compagnons arrivèrent difficilement à contenir leurs sentiments de joie et de nostalgie et passèrent tout leur voyage à chanter pureté et louange pour le Seigneur des mondes qui leur facilita un tel retour victorieux.
UNE DOUBLE JOIE
L’histoire de l’Islam ne fut nullement une série d’évènements joyeux. Les moments difficiles en les épreuves ont toujours occulté les rares moments de joie ou de satisfaction matérielle que les musulmans ont pu réaliser.
Cependant ce qui a éternisé le moment de retour de Jaâfar(p) et ses compagnons chez le Prophète(pslf), c’est qu’il coïncida avec l’un des rares moments joyeux dont le Prophète(pslf) pu jouir, après la catastrophe de la guerre d’Ohod. Ce fut à l’occasion de la conquête des forteresses de Khaybar qui mit fin à tous les complots mijotés par les juifs qui y avaient trouvé refuge.
Notre cher lecteur a déjà eu l’occasion de connaître l’histoire de cette grande conquête que nous avons relatée dans les deux premiers numéros de la série « Avec les infaillibles ». Ici, précisons seulement que cette grande victoire militaire permit de mettre en évidence la juste valeur de deux grandes images illustres de l’Islam Ali, fils d’Abou Tôleb, le concurrent de Khaybar et son frère Jaafar(p), le premier ambassadeur du Prophète qui arriva le jour même de cette conquête. Le Prophète(pslf) en fut doublement comblé et il ne cacha pas sa grande joie à ses
Compagnons lorsqu’il leur dit : « Je ne sais vraiment pas par quoi je suis le plus comblé de joie : par la victoire de Khaybar ou par l’arrivée de Jaâfar(p)! »
Le Prophète réserva à Jaâfar(p) un accueil historique. Et il tint à lui faire part du grand honneur que Dieu à Lui pureté- lui réserva: Bien que Jaâfar(p), à cause de sa mission en Abyssinie, fut privé de la participation à la grande émigration vers la Médine (Hijra) il fut considéré par Dieu comme mouhajir (exilé pour l’amour de Dieu) non seulement vers l’Abyssinie mais aussi vers la Médine. En effet le Prophète(pslf) s’adressa à Jaâfar(p) après l’avoir embrassé chaleureusement et lui dit: « Certes, Jaâfar(p) et ses compagnons ont vraiment réalisé deux hijras: L’une vers l’Abyssinie et l’autre vers la Médine. »
LE SACRILEGE
Nous avons signalé plus haut que le Prophète(pslf) envoya des émissaires à tous les souverains des pays limitrophes de l’Arabie pour les inviter à se convertir à la religion de Dieu. Le gouverneur de Bosra, vassal de l’empereur de Byzance, était l’un de ces souverains qui eurent l’occasion de devenir les premiers musulmans de leurs peuples et par là, il aurait pu être l’un des premiers prédicateurs de la religion de Dieu dans son territoire.
Contrairement à la réaction très subtile de l’empereur byzantin Héraclius qui résidait à Damas et qui eut la précaution de manifester une position quasiment neutre vis-à-vis de l’Islam, le gouverneur de Bosra, bien que vassal de l’empereur romain, ne fut pas aussi prudent que lui et osa commettre l’acte le plus abominable qu’un souverain puisse commettre : Tuer l’émissaire du Prophète(pslf).
Sur tous les plans, et quelque soit l’angle sous lequel on l’analyse, ce crime était, même bien avant cette époque, unanimement condamnable.
Le Prophète (pslf) ne pouvait donc pas permettre d’opposer à ce sacrilège ignoble sa clémence habituelle. Enfaite, bien que le rapport des forces fût en faveur de l’ennemi, il fallait bien réagir vigoureusement et châtier ce despote criminel.
UNE EXPEDITION PUNITIVE ET EDUCATIVE
Le Prophète(pslf) décida donc de réagir rapidement; et il ordonna aussitôt la constitution d’une armée capable d’infliger au gouverneur de Bosra le châtiment qu’il méritait. Ce fut au mois de Joumada al-Awwal de la 8ème année de l’hégire. C’était donc bien avant la conquête de la Mecque et l’augmentation considérable de l’effectif des combattants musulmans.
Malgré l’alerte générale, l’expédition ne put réunir que trois mille combattants; mais ils étaient tous assez motivés pour battre un ennemi plusieurs fois plus nombreux. Sans doute, le Prophète(pslf) comptait sur la bravoure et la hardiesse de cette petite armée qui avait à combattre une armée dont l’effectif était d’habitude de dix à onze mille hommes. Et il était clair qu’aucun autre élément que le soutien de Dieu n’était escompté par l’organisateur de cette expédition, puisque même l’effet de surprise n’était pas possible vu l’abondance des hypocrites à la Médine, ces hypocrites dont les intérêts commerciaux avec Bosra et la Syrie constituaient un mobile suffisant pour leur trahison.
Le Prophète(pslf) désigna Zeyd ibn Haritha comme commandant en chef de l’expédition, Jaâfar ibn Abi Tôleb comme premier vice commandant et Abdoullah ibn Rawaha comme deuxième vice commandant. Le deuxième devant succéder au premier si celui-ci est tué; le troisième devant de même succéder au deuxième au cas échéant.
Cette organisation du commandement de l’expédition était sans précédent. Ce qui démontre que le Prophète(pslf) s’attendait, quand même, à une mauvaise surprise. Le caractère punitif et dissuasif de cette campagne militaire n’avait rien diminué de son contenu instructif et éducatif pour l’ensemble de l’élite combattante musulmane participant soit directement au combat ou aux préparatifs et à l’encadrement général et de la mobilisation.
En effet, c’était la première fois qu’une armée arabe osait affronter les redoutables troupes de l’empire Byzantin, la première superpuissance de l’époque, celle qui venait infliger à son rival, l’empire Sassanide, une défaite sanglante.
En outre, c’était la première bataille contre un ennemi se réclamant du christianisme. A ce titre, le Prophète(pslf) ne manquait pas de recommander aux combattants musulmans quelques précautions qui restèrent ensuite gravées dans les mémoires de ses successeurs comme il nous est rapporté dans les manuels d’Histoire.
Ainsi, lorsque le Prophète(pslf) fit ses adieux aux combattants, il les exhorta en disant entre autre: « …Je vous recommande la piété et la crainte de Dieu. Combattez, au nom de Dieu, votre ennemi et l’ennemi de Dieu. Vous allez trouver des hommes qui s’étaient isolés des gens et renfermés dans les monastères; ne les dérangez donc point. Ne tuez ni femme, ni enfant, ni vieillard. Ne coupez point d’arbre et ne détruisez aucune construction… »
Bref, ces recommandations s’opposaient à toutes les coutumes barbares de l’époque. Coutumes que, ni chrétiens ni païens n’avaient jusqu’alors pensé à abandonner ou même condamner.
Avec cette expédition, d’apparence punitive mais dans les véritables perspectives était éducative, notre maître Mohammad(pslf) s’assura de laisser après lui des règles de guerre propres à l’Islam et dignes d’être appelées les règles de la guerre sainte (Jihad) et que l’on peut résumer dans deux qualités fondamentales: La défensive et l’humanisme.
Enfin, le 27 Joumada al-Awwal « , l’expédition partit en direction de la Syrie avec l’espoir de réussir à infliger une correction au gouverneur de Bosra. En réalité, le fait même d’organiser une telle expédition punitive, était à lui seul- suffisant pour rétablir la dignité et l’image de marque des musulmans après l’offense ignoble du gouverneur de Bosra. A ce titre, on peut dire que l’expédition avait déjà atteint la majeure partie de son objectif avant même le début des hostilités.
L’EPOPEE DE MOTA
Bien avant le départ de l’expédition musulmane, les nouvelles parvinrent aux byzantins qui prirent l’affaire trop au sérieux et décidèrent de porter un coup mortel à la force militaire musulmane, vraisemblablement surestimée. Très rapidement une armée impériale de deux cents mille soldats professionnels fut mobilisée. Théodore, le frère de l’empereur Héraclius, commanda lui-même cette armée et se dirigea à la rencontre des troupes musulmanes.
Arrivées sur les lieux, les musulmans furent surpris par la grande mobilisation des byzantins et comprirent qu’il ne s’agissait plus d’une expédition punitive limitée mais d’un choix entre le martyre certain et une retraite, plus réaliste mais sans aucun honneur.
L’existence du trio: Zeyd(p), Jaâfar(p) et Abdullah(p) à la tête de l’expédition transforma cet événement en une grande épopée, unique dans les annales de l’histoire. En effet, bien que la retraite semblât être les choix le plus raisonnable, les commandants musulmans choisirent le raccourci le plus court vers le Paradis! Ils décidèrent donc de combattre cette armée cent fois plus nombreuse sans toutefois manquer de croire à leur chance que le terrain: il s’agissait d’infliger à l’ennemi le plus de pertes possibles. Et pour cela ils choisirent un terrain de combat qui convenait bien à leur petit nombre. C’était un lieu appelé Môta, situé vers le Sud-Est de la mer morte (en Jordanie actuelle).
Les deux armées étaient très motivées L’une enchantée par sa supériorité numérique écrasante et l’autre sublimée par une impatience d’en finir avec une vie qui ne faisait qu’ajourner la rencontre des bien-aimés au Paradis.
Sans minimiser l’impatience d’aucun autre héros de cette épopée éternelle, il est légitime de croire que Jaâfar(p) espérait depuis le début ne pas revenir vivant de cette expédition et il avait plusieurs fois raisons pour être, parmi tous les participants à l’expédition, le plus motivé pour le martyre. En effet, le long de son séjour en Abyssinie, il avait dû porter le deuil des plus chers: A commencer par Abou Tôleb, le premier protecteur du Prophète(pslf) et passant par son oncle Hamza, son défenseur le plus courageux et le plus brave.
Le déroulement de la bataille peut confirmer ce que nous venons d’avancer. Zeyd(p) lança l’ordre de l’attaque et la petite armée musulmane plongea dans la mer de fer et d’acier. La couleur rouge des tuniques byzantines offrit à la bataille l’aspect d’une mer de sang engloutissant des petits voiliers qui, rassemblés par une détresse collective, essayaient de se coller les uns aux autres comme pour empêcher leur naufrage inéluctable.
La bravoure de Zeyd(p) enflamma l’ensemble des combattants musulmans. Et il était clair pour tous que leur commandant ne voulait aucunement sortir vivant de la bataille puisqu’il s’était jeté, l’étendard à la main, en plein cœur de l’armée ennemie. L’attitude suicidaire de Zeyd(p) entraîna aussitôt une explosion éclatante d’un héroïsme de Jaâfar(p) qui se précipita derrière Zeyd(p) pour empêcher la chute de l’étendard de l’Islam qui fléchit un instant par l’effondrement de son porteur, déchiré par les dizaines de lances byzantines auxquelles il ne pouvait opposer que son corps. Dans toute cette épopée, l’épisode signé par Jaâfar(p) se distingua par quelques nuances d’hyper héroïsme dont on ne peut retrouver l’équivalent que dans les mythologies et chez les produits des imaginations fertiles de leurs auteurs.
Jaâfar(p) prit l’étendard par une main, brandit son épée d’une autre et commença à défier les soldats ennemis qui, bien que pris de panique, étaient repoussés en avant par des flots des dizaines de milliers d’autre derrière eux. Ainsi sous la pression des lignes arrières, les soldats de la ligne frontale byzantine commencèrent à refermer le cercle autour de Jaâfar(p) et quelques-uns de ses braves compagnons.
Jaâfar(p) sauta de son cheval sur terre pour combattre à pied, et commença à improviser quelques vers de poésie qui retentirent partout dans le champ de bataille et galvanisèrent les troupes musulmanes qui ne virent alors plus rien devant elles que la voie du Paradis:
«… Plût à Dieu le Paradis:
Dans l’immédiat;
Quel délice infini;
Doux et froid;
Et voilà ces byzantins;
Leur supplice est certain;
Incrédules et mécréants;
Dû et doive leur rencontre ; Les maudire et les combattre… »
Cette bravoure inouïe de Jaâfar(p) ne pu se poursuivre très longtemps sous cette forme lyrique; et l’image sobre et irréductible du chevalier de Bani Hachim reprit surface pour occulter celle du poète hardi. Mais tout cela va s’estomper aussitôt devant la scène sublime du dévouement du commandant musulman qui, démembré de sa main droite, saisit fermement l’étendard par sa main gauche pour que ses fidèles ne visent pas un instant le symbole de leur résistance fléchir et l’image de leur dignité flétrir.
L’ennemi comprit alors l’importance de l’étendard. D’innombrables sabres convergèrent vers la prise de Jaâfar(p), et lui coupèrent la main gauche. Mais ce chevalier paradisiaque ne désespéra pourtant pas et il embrassa l’étendard de toutes ses forces par ses bras sanglants jusqu’à ce que le coup de grâce libérât définitivement son âme pure de son corps déchiqueté et lui permit d’aller retrouver les siens au Paradis.
L’étendard de l’Islam se vit redressé par Abdullah, le 3ème commandant qui ne tarda pas à aller retrouver les siens, au Paradis, là où il espérait. C’est à cet instant que la bataille changea d’identité et l’épopée paradisiaque laissa sa place au génie militaire d’un commandant nouvellement convertis à l’Islam mais d’une renommée guerrière exceptionnelle: C’est Khalid ibn Walid. Dès le martyre du 3ème commandant, Khalid fut désigné par les musulmans pour diriger la bataille qui avait déjà atteint ses objectifs.
Khalid était l’un de ces chefs de guerre qui étaient plus soucieux du résultat de la bataille que de la manière dont elle se déroule. Ainsi, il réalisa vite que même avec la mort d’une dizaine de byzantins contre le martyre d’un seul musulman, dans quelques heures, il ne resterait plus personne autour de l’étendard de l’Islam. Il concentra, alors ses efforts sur la préparation d’un retrait bien couvert.
La tombée de la nuit vint aussitôt au secours du plan de Khalid; Et ce fut alors le retrait très organisé des troupes musulmanes. À la levée du jour, la surprise des byzantins fut toute grande: Au lieu de la petite armée musulmane, recroquevillée sur ses positions défensives, ils ne virent que quelques leurres nocturnes et les restes d’un campement déserté !
L’armée byzantine n’eut pas l’audace de se hasarder à la poursuite des troupes musulmanes déjà disparues dans le désert…
DEUIL À MEDINE
Bien avant l’arrivée de Khalid et ses troupes à Médine, la nouvelle de l’épopée de Môta était déjà parvenue au Prophète(pslf). En fait, l’importance de la bataille et le rang exceptionnel de ces martyrs firent d’elle le sujet d’un message spécial apporté par l’Ange Djibril(p) de la part du Seigneur des mondes.
La bravoure et le dévouement exceptionnel de Jaâfar(p) furent récompensés d’une manière tout aussi exceptionnelle: Il fut révélé au Prophète(pslf) que Dieu, à Lui pureté, avait compensé à Jaâfar(p) le sacrifice de ses deux mains, par deux ailes à l’aide desquelles il pourrait voler dans le Paradis, tout comme un ange! Depuis lors, Jaâfar(p) fut surnommé « L’homme aux deux ailes » ou encore « Taïar » (L’homme volant).
Dès la réception de la nouvelle, notre maître Mohammad(pslf) alla à la mosquée de la Médine où il annonça le martyre des vaillants commandants de l’expédition et décrivit le déroulement de la bataille devant une assistance doublement attristée: Par la perte de ces grandes personnalités et pour avoir raté une telle occasion de sublimation!
Ensuite, le Prophète(pslf) se précipita vers la maison de Jaâfar(p) pour devancer la nouvelle de martyre de son cousin.
L’attitude du Prophète(pslf) envers les enfants de Jaâfar(p) et ses larmes qu’il ne put contenir, annoncèrent la triste nouvelle pour Asma qui demanda aussitôt au Messager de Dieu si son mari fut bien tué à la bataille! Le Prophète(pslf) lui révéla l’histoire du martyre de Jaâfar(p) et la récompense exceptionnelle auquel il eut droit. Et il partit aussitôt chez sa fille Fatima (paix sur elle) pour lui recommander d’aller soutenir la famille de Jaâfar(p).
Les troupes musulmanes ne tardèrent pas à rejoindre Médine; et les combattants n’en eurent jamais assez de raconter toutes les épisodes de l’épopée de Môta et de faire l’éloge de leurs commandants martyrs et particulièrement de celui dont le surnom reste toujours gravé dans les mémoires des vertueux: «Jaâfar(p) aux deux ailes». Plutôt pourrait-on le surnommer: « le paradisiaque aux deux ailes ».
-Fin-
