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Avec les apôtres – (5)

ABOU ZHAR

(La voix de la justice)

 

 

Par :

Chakib BENBEDIRA

 

Thèmes sélectionnés par :

  1. ESSAYED

 

 

 

                                                              Fondation Ansariyan

 

PRÉFACE

La fondation Ansariyan a déjà eu l’honneur de présenter une série concernant l’histoire des Ahl- ul-Bayt (paix sur eux) que Dieu a purifiés et élevés au-dessus de toute infamie.

L’accueil chaleureux et enthousiaste auquel cette série a eu droit et les encouragement qui nous ont comblés de toute part, et particulièrement de la part de la jeunesse musulmane francophone, nous ont amenés à présenter cette nouvelle série qui se veut complémentaire de la première et qui concerne les fidèles compagnons et apôtres de la noble progéniture prophétique, ceux qui avaient soutenu le Prophète (pslf)’ et étaient de véritables concrétisations du modèle du croyant dressé par le Saint Coran lorsqu’il les qualifie de: « Ceux qui tiennent bon quant au serment qu’ils avaient prêté à Dieu ».

En présentant cette série à la bibliothèque du jeune musulman, notre Fondation espère fournir le bon exemple à suivre par la jeunesse. Ce modèle pourra être trouvé dans le comportement exemplaire de ces hommes qui avaient participé à la construction de la gloire de l’islam sur terre, levé tout haut son étendard, et éclairé la voie pour bien de générations.

Puisse cette série contribuer à la noble mission de la construction morale exemplaire du jeune musulman partout où il est appelé à remplir son rôle sublime de sauvegarde et de propagation des bonnes mœurs dans un monde où la nécessité d’un tel rôle se fait de plus en plus sentir.

Et enfin louange à Dieu, Seigneur des mondes.

Fondation Ansariyan

 

  1. Paix et bénédiction sur lui ainsi que sur sa famille purifiée.

La Leçon Du Renard

Jondob fils de Jonada, surnommé Abou Zhar, serait un homme de la tribu de Ghiffar. Cette tribu vivait non loin de la ville de Yathrib (Médine) et était célèbre pour la témérité de ses hommes dont la plupart des membres n’avaient comme occupation que le pillage des caravanes commerciales, et ils en étaient visiblement très fier !

Les moins belliqueux des Ghiffariens s’occupaient-comme la plupart des arabes de l’époque de l’élevage. Jondob ne s’était jamais senti dans sa peau parmi cette tribu de brigands polythéistes et peu soucieux de la logique et de la justice, deux sujets qui dominaient toujours son esprit.

Un jour, sous la pression de sa mère, le jeune Jondob alla porter une offrande au dieu de la tribu appelée « Manate ». C’était un pot de lait qu’il déposa aux pieds de la statuette ; et il attendit, tout curieux, pour voir la réaction de ce prétendu dieu !

Jondob était allongé non loin de Manate lorsqu’il vit un renard s’approcher du pot de lait, le boire et comme pour ridiculiser tous les païens du monde- il escalada la statut d’une patte et urina dans son oreille !

Jondob se vit tout à coup soulagé du lourd fardeau d’une doctrine qu’il n’avait jamais vraiment acceptée. Il rigola du fond de sa gorge comme pour désavouer tout son passé hésitant. Et il se dit : « Comme il est ridicule de vénérer un dieu sur lequel pissent les renards ! »

Depuis ce jour, Jondob se transforma en un chercheur de la vérité ; et il trouva dans le Hanifisme, héritage de la religion d’Ibrahim(p), un refuge provisoire, mais il n’en fut jamais satisfait. Il demeura toujours en quête de la plénitude de la vérité : la religion qui satisfit aussi bien la logique humaine que les aspirations des pauvres et des opprimés.

À LA RECHERCHE D’UN PROPHETE

Dans sa solitude, la seule consolation de Jondob était un présage qui circulait parmi les tribus arabes et qui prévoyait l’apparition inéluctable d’un nouveau prophète qui assurerait à l’humanité son salut.

Jondob attendait donc ardemment l’apparition de ce prophète ; et combien fut grande sa joie lorsqu’il entendit un homme revenant de la Mecque calomnier un Qoraichien en l’accusant d’hérésie.

Il se précipita alors vers lui pour demander des explications sur ce prétendu hérétique : Il n’était autre que notre maître Mohammad(pslf) au début de la propagation de l’Islam. Jondob fut très intéressé par les qualités du Prophète de Qoraich; et il décida d’envoyer son frère Oneyss pour lui en rapporter plus de renseignements.

LE RAPPORT D’ONEYSS

Oneyss partit vers la Mecque sans perdre du temps : non seulement, il était, lui aussi préoccupé par la cause de son frère, mais il était également animé par sa loyauté envers cet homme généreux auquel il ne pouvait jamais refuser un service

Au bout de quelques jours, Oneyss était de retour chez son frère. Il portait avec lui le grand soulagement pour ce grand penseur de désert.

Jondob demanda impatiemment à son frère de lui relater le récit de son voyage, et il le hâta de commencer par l’aboutissement : Qui était donc ce prétendu prophète ? Oneyss alla droit au but et répondit :

« J’ai vu un homme qui ordonne tout ce qui est bien et prohibe tout ce qui est vicieux et mauvais Je l’avais vu en train de prier au pieds de la Kaaba, à ses côtés, un tout jeune: Son cousin Ali, et derrière lui une femme : Son épouse Khadija. C’est tout ce que j’ai vu! Et je n’osai pas me rapprocher de lui de peur de la réaction des chefs de Qoraich ».

Jondob ne put se contenter du rapport succinct de son frère et décida de faire lui-même le voyage et découvrir tous les détails que la peur avait empêché son frère de connaître. Jondob dit alors à son frère :

« Je ne suis aucunement satisfait de ton rapport ! Je dois y aller moi-même pour voir l’homme et l’écouter ».

Jondob fit effectivement le voyage. Arrivé à la Mecque, il entra dans l’enceinte de la Kaaba et se mit à la recherche du dit prophète. Mais, il n’y en trouva pas de traces visibles et il n’en entendit point parler. Cependant, il y demeura jusqu’au coucher du soleil. À ce moment-là, Ali, le cousin du Prophète(pslf), passa par les lieux. Le voyant assis et sans aucun signe de compagnie, il lui demanda :

-« Tu es bien un visiteur. N’est-ce pas ? »

-« Qui ! » Répondit Jondob.

-« Accompagne donc moi. » proposa Ali(p).

Ali(p) l’amena chez lui. Ils marchèrent tous les deux sans échanger de paroles. Il ne lui demanda rien avant d’arriver à la maison. Arrivés, il lui prépara sa chambre.

La nuit passée, Jondob repartit vers l’enceinte de la Kaaba à la recherche du Prophète(pslf). Mais, il n’osa demander à personne où pourrait se trouver le prophète ; et, bien entendu, personne ne lui en parla. Il dut attendre, perplexe et anxieux, jusqu’à la fin de la journée sans obtenir ce qu’il cherchait.

Comme la nuit passée, Ali arriva à la Kaâba et passa près de lui. Dès qu’il le vit, il lui demanda -« N’est-il encore pas temps pour que notre visiteur retrouve sa destination? »

– « Non ! Pas encore ». Répondit Jondob.

– « Viens donc avec moi à la maison. »  Proposa encore une fois Ali(p).

Alors qu’ils se dirigeaient à la maison sans échanger de paroles, Ali(p) remarqua que son invité était particulièrement inquiet et pensif. Il brisa alors le silence en lui demandant s’il pouvait lui faire part de ce qui l’intriguait.

« Je peux t’en raconter la raison, si tu me promets de garder le secret.» Répondit Jondob. Le jeune Ali(p) lui promit ce qu’il voulait.

Jondob dit alors: « Je viens d’apprendre l’apparition d’un homme qui se dit être prophète. J’avais envoyé mon frère pour parler avec lui, mais il revint sans pouvoir me fournir des informations suffisantes. A présent, je voudrais bien aller le voir moi- même ». Ali dit : « Dieu t’a bien orienté ! Je vais te conduire chez lui. Tu n’as qu’à me suivre de loin. Dès que je remarque quelqu’un qui constituerait un danger pour toi, je m’arrêterais aussitôt et je m’inclinerais, faisant semblant de renouer mes souliers. Ne t’arrête alors pas et continue ton chemin ! ».

Le jeune Ali alla tout droit à la maison du Maître des Créatures, et Jondob le suivit.

La Première Rencontre

Laissons Jondob raconter lui-même la scène : « …Ali m’amena dans une maison où je vis un homme, ou plutôt une lumière concrétisée ! Dès que je l’aperçus, entouré comme il l’était d’un halo de lumière, je me sentis attiré irrésistiblement vers lui et je fus pris par un désir de me jeter à ses pieds… »

Le Prophète(pslf) demanda à son visiteur de quelle tribu était-il, et quel était son but?

Entendant la réponse de Jondob, le Prophète(pslf) alla droit au but et sans aucune précaution il lui dit que pour devenir musulman il suffit de :

Prononcer le témoignage de foi : Il n’y a point de dieu que Dieu et que Mohammad est le Messager de Dieu.

– Cesser de commettre toute turpitude ou mal.

– Suivre la bonne morale.

– Abandonner l’adoration des idoles pour vénérer que Dieu, Unique et Sans associés.

– Ne point commettre d’abus ou d’injustice.

Jondob se sentit envahi par une ferme et irrésistible foi : La croyance en Dieu et en Son Messager. Il s’écria sans se soucier des éventuels espions toujours à l’écoute aux environs : « Je témoigne qu’il n’y a mil dieu que Dieu et que tu es le Messager de Dieu. Je suis comblé d’avoir Dieu comme Seigneur et toi comme prophète. »

Il se leva alors debout en disant : « Par Celui qui t’a envoyé avec la vérité, j’annoncerai ce témoignage, à tue-tête ! Le Prophète(pslf) lui dit alors : « Ô Abou Zhar! Cache donc ta foi et reviens chez toi. » Ici Abou Zhar comprit que le Prophète(pslf) ne voulait que prévenir la colère des Qoraichiens contre lui ; et il dit d’un ton ferme : « Par Celui qui t’a envoyé à juste titre- comme prophète, je le scanderai devant eux à haute voix; et que les Qoraichiens fassent ce qu’ils veulent ».

Le matin, il se dirigea vers la Kaaba. En y arrivant, il vit un grand rassemblement d’idolâtres Qoraichiens. Il s’écria à leur adresse : « Ô vous ceux de Qoraich! Je témoigne qu’il n’y a nul dieu que Dieu et que Mohammad est le Messager de Dieu ».

Cette voix effraya les Qoraichiens, car elle résonna entre les murs de l’enceinte sacrée et transperça toutes les oreilles incrédules qui la prirent comme une insulte à leurs dieux.

Les têtes de l’idolâtrie mecquoise en furent profondément perturbées, et ils eurent le sentiment que la dignité de leurs idoles était bafouée et leur image ternie. Aussi, ordonnèrent-ils à tous les Qoraichien de lyncher l’inconnu téméraire. Ils se mirent alors à le tabasser si fort qu’il s’abattit sur le sol, sanglant et évanoui. Ce fut l’apparition inopinée de Abbas fils d’Abdoul   qui sauva Abou Zhar d’une mort certaine.

En effet, lorsque ce dignitaire de Bani Hashim qui était l’oncle du Prophète et qui cachait sa conversion à l’Islam vit qu’un nouveau fidèle de Mohammad était sur le point de mourir, et ne pouvant pas le délivrer lui-même, il s’écria : « O gens ! Que vous arrive-t-il ? Vous êtes en train de lyncher une grande personnalité de la tribu de Bani Ghiffar! Avez-vous oublié que vos caravanes commerciales passent juste à côté de leur territoire ? »

En entendant ces paroles, les gens se dispersèrent. Abou Zhar, emmitouflé de sang, quitta les lieux en traînant les pas vers le puits de Zamzam.

Assoiffé et affaibli par l’agression, il se jeta sur l’eau. Il étancha d’abord sa soif, ensuite il nettoya ses blessures ; puis, il alla voir le Saint Prophète en gémissant.

Lorsque le Prophète(pslf) le vit dans cet état lamentable, il en fut affligé et pria pour lui. Après quoi, il lui donna à manger.

Bien qu’il eût beaucoup souffert à cause de son précédent discours, la ferveur religieuse d’Abou Zhar ne lui permit pas de baisser les bras et de retourner calmement dans son pays comme le lui avait recommandé le Prophète(pslf).

En effet, sa foi inébranlable l’appelait à convaincre les Qoraichien que la raison et l’entendement humains dédaignent la superstition et l’idolâtrie et que le sens humanitaire qui parcourt toutes les âmes pures déteste l’injustice qu’elle qu’en soit la forme, et la prohibe sans appel.

Abou Zhar ignorait jusque-là que ce n’était pas l’intelligence qui manquait aux idolâtres mecquois, mais c’était l’individualisme dans sa forme la plus sauvage qui les amenait à se détacher de la foi monothéiste et justicialiste et d’embrasser le polythéisme pervers, qui thésaurise l’injustice.

Abou Zhar se rendit donc de nouveau à l’enceinte de la Kaâba. Là, debout sur un lieu élevé, il se mit à prêcher comme le jour précédent.

En l’entendant, ces pervers polythéistes qui avaient été déjà très choqués par le précédent discours d’Abou Zhar, sentirent s’ébranler les fondements de leurs croyances. Ils l’entourèrent de tous les côtés en rugissant sauvagement :

« Tuez ce Ghiffarien sans tarder, ne voyez-vous donc pas qu’il se permet d’insulter encore nos dieux ? »

Et ils se mirent à le battre si fort qu’il perdit connaissance.

Cette fois aussi, Abbas le sauva du lynchage. Les Qoraichien furent tous aussi sensibles à ses arguments économiques qu’auparavant !

Une fois chez le Saint Prophète(pslf), Abou Zhar s’abattit sur terre, vidé de toutes ses forces. Lorsque le Messager de Dieu le vit dans cet état pitoyable, il pria pour lui et lui dit : « À présent, tu dois retourner chez-toi tout de suite. Et lorsque tu arriveras là-bas, ton oncle sera déjà mort : et puisqu’il n’a d’autre héritier que toi, tu seras son unique successeur et le propriétaire de sa fortune. Dépense celle-ci pour la propagation de l’Islam. Bientôt, j’émigrerai de la Mecque pour Yathrib, la ville des dattiers. Tu dois continuer ta mission de prédication jusqu’à ce que j’eusse émigré ».

Il dit: « Oui, Messager de Dieu, je vais partir immédiatement pour m’occuper propagation de l’Islam. »

LE PREDICATEUR DU DESERT

 

Parmi toutes les personnalités qui entouraient le Prophète de l’Islam, Abou Zhar était unique en son genre : Pour comprendre l’Islam, il n’avait pas besoin de plus d’un seul court entretient avec le Prophète(pslf). Parait-il, l’âme pure et magnanime de ce penseur du désert était capable de capter intégralement le message de l’Islam sans nul besoin d’argumentation.

Pour Abou Zhar, l’Islam était la religion qui réunit la logique et la morale justicialiste : C’était la doctrine qu’il cherchait ardemment depuis des années ; et Mohammad(pslf) était l’homme qu’il rêvait de rencontrer depuis très longtemps.

Il n’y a donc pas lieu de s’étonner de voir le Prophète(pslf) charger cet homme de Ghiffar de propager librement l’Islam chez lui sans lui demander de lui rendre compte de ses actes, ni de multiplier les consultations.

Bref, Abou Zhar était un homme déjà préparé pour cette grande mission et c’était là un honneur spécifique pour lui.

Les jours et les événements se succédèrent pour justifier cette mission qui étonna bien des gens, autour du Prophète(pslf).

En effet, non seulement Oneyss et toute la famille Zhar d’Abou se convertirent immédiatement à l’Islam, mais plus de la moitié de la tribu de Ghiffar embrassa l’Islam, alors que l’autre moitié préféra attendre la rencontre promise avec le Prophète sans toutefois- manifester une quelconque inimité envers les musulmans.

SUR LA ROUTE DE LA HIJJRA

Malgré ses grandes occupations, Abou Zhar suivait de loin mais très attentivement les nouvelles de l’Islam ; et il attendait impatiemment le grand moment qui allait changer le cours de l’histoire : La Hijjra.

Dès que les nouvelles du départ du Saint Prophète vers Yathrib arrivèrent, Abou Zhar mobilisa toute sa tribu-musulmans et polythéistes compris- pour la rencontre historique sur la route de la Hijjra.

Les musulmans de Ghiffar n’en crurent leurs oreilles de joie ; alors que ceux qui avaient déféré leur conversion à l’Islam commencèrent à s’impatienter devant l’approche de l’heure de la vérité : Le moment où ils devaient prendre la décision la plus déterminante de leur vie.

En effet, ils devaient choisir entre : Accepter l’Islam et assurer par-là l’unité de leur tribu, ou bien refuser et entamer une scission tribale éternelle pour gagner la sympathie de Qoraich et de l’ensemble des tribus arabes polythéistes.

La personnalité d’Abou Zhar et son art oratoire indéniable jouèrent-en ce moment-un rôle décisif dans la mobilisation de l’ensemble de la tribu et surtout dans la préparation psychologique des non musulmans parmi eux, afin de rencontrer le maître des créatures sans aucun préjugé destructif.

Force était de constater que lorsque la petite caravane du Messager de Dieu(pslf) passa par le rassemblement Ghiffarien, on pouvait difficilement faire la différence entre les musulmans et les autres Ils étaient tous prêts à écouter les paroles du Prophète de Dieu d’une même oreille, toute attentive et pleinement branchée sur une raison dont la logique avait été bien attisée et le sens égalitaire et justicialiste suffisamment affûté.

L’ensemble de la tribu ne tarda pas à fêter un grand événement double : La conversion massive à l’Islam de tous ceux qui avaient préféré ajourner leur décision jusqu’à l’arrivée du Messager de Dieu(pslf) lui-même, et la nomination d’Abou Zhar comme représentant officiel du Prophète chargé de propager la foi de l’Islam et d’enseigner ses préceptes.

Cette mission accordée à Abou Zhar dépassait, dans son envergure et ses détails, la première mission dont il avait été chargé lors de sa première rencontre avec le Saint Prophète. Il ne s’agissait plus, simplement, de plaider le monothéisme et de démasquer les vices du paganisme; mais en plus de cela, il lui fallait enseigner les préceptes et les règles pratiques de l’Islam, et prêcher la mobilisation permanente dans l’attente d’un éventuel appel du Prophète(pslf) pour renforcer la force de dissuasion des musulmans.

Bref, Abou Zhar était appelé à faire de sa tribu une petite société musulmane et militante dépendante de l’Etat islamique de la Médine et prête, à tout instant, à venir à son secours.

En réalité, la rencontre sur la route de la Hijjra fut une double conquête pour les musulmans puisqu’une tribu voisine et cousine de Ghiffar appelée « Aslam >> accourut pour déclarer son adhésion collective et volontaire à l’Islam et son soutien inconditionnel à son Prophète.

Ainsi, le Prophète(pslf) put continuer son voyage vers Yathrib tout en comptant sur le soutien de deux tribus entières avant même de constituer le premier état islamique de la Médine. Il n’allait donc pas entrer à Yathrib en faible réfugié, mais en un Prophète qui jouit déjà du soutien inconditionnel de deux tribus guerrières du désert, et qui peut à tout instant- changer de lieu de résidence de la Médine vers le territoire de Ghiffar et Aslam.

Cette vérité échappe malheureusement à tous les historiens de l’Islam. Ceux-ci s’accordent traditionnellement à louer le rôle des Ansares (Musulmans de la Médine) et oublient que le choix de leur ville comme capitale du nouvel Etat islamique- n’était pas l’unique alternative devant le Messager de Dieu, mais c’était un choix plutôt dicte par des considérations civilisationnelles.

En effet, l’Islam est une religion civile et citadine par excellence, et constitue un projet complet de civilisation.

Sur ce plan civilisationnel, les tribus de Ghiffar et Aslam -nomades qu’elles étaient ne pouvaient point constituer le meilleur choix possible pour la constitution d’un tel Etat.

Toutefois, sans le support constitué par l’adhésion collective de ces deux tribus à l’Islam et le renforcement moral de la position des musulmans de la Médine-alors minoritaire il serait difficile de penser que la création de l’Etat islamique dans cette ville multiconfessionnelle aurait pu être si facile

Après la dispersion du grand rassemblement, Abou Zhar accompagna le Saint Prophète le long d’un grand bout de chemin vers Yathrib. Il put ainsi suffisamment jouir de son savoir divin pour qu’il pût exécuter à merveille sa grande mission.

Il n’y a nul besoin de se demander si ces quelques heures de marche étaient vraiment suffisantes. Nous avons déjà vu qu’Abou Zhar était presque musulman avant même qu’il ne rencontrât le Saint Prophète, et même les préceptes et les règles pratiques de la morale ne lui étaient aucunement étrangers. Aussi, le Prophète(pslf) n’avait-il pas dit qu’il ne fut envoyé par Dieu que pour compléter les grandes vertus de la morale ; ce qui sous- entendait que cette morale existait déjà avant lui, toutefois, elle fut délaissée et méconnue par la plupart des arabes de l’époque.

Il n’y a aucune raison donc d’imaginer quelques relations secrètes entre Abou Zhar et le Sceau des Prophètes comme le pensent certains écrivains. Une telle hypothèse ne relèverait point du rang de ce grand penseur du désert ; mais tout au contraire, elle fait estomper sa qualité la plus frappante : C’est qu’il était un homme de logique et de grande morale. Et si l’on voulait résumer l’Islam en deux propositions, on ne pourrait trouver mieux que ces deux dernières.

LES SEPT COMMANDEMENTS

Dès qu’Abou Zhar fut de retour dans sa tribu, les gens l’entourèrent et lui demandèrent s’il avait pu recevoir quelques commandements nouveaux lors de sa marche avec le Saint Prophète.

Abou Zhar leur résuma alors les objectifs et points culminants de la morale islamique, vers lesquels, chaque musulman doit progresser sans cesse. Il exprima, dans les même termes du Prophète, cette morale magnanime sous la forme de sept commandements que tout musulman doit apprendre. Il dit alors: Le Messager de Dieu(pslf) m’a chargé de sept commandements:

L’amour et la générosité envers les plus démunis, ainsi que de leur tenir compagnie.

Regarder seulement ceux qui sont plus démunis que soi, et jamais ceux qui sont plus favorisés

Fortifier les liens de parenté et les bien entretenir quand bien même se sentent les proches qui auraient entamé la rupture.

Ne jamais demander quelque chose à quelqu’un (Tant que cela est possible).

– Dire la vérité même si elle est amère.

Ne jamais craindre d’être blâmé quand on agit pour l’amour de Dieu.

Répéter toujours : « La haola wa là qouwwata illa bellah el aliyel azhim » (Il n’y a nulle force ni puissance sauf à l’aide de Dieu le Tout Haut et le Tout Grand).

Ces mots sont bien un trésor au-dessous du Trône Divin.»

Abou Zhar demeura ainsi parmi les siens et fut pour eux le bon éducateur et enseignant.

Le Symbole De La Fidélité

Si l’art oratoire d’Abou Zhar fit de lui le penseur du désert qui réunit la logique impeccable des philosophes à la morale magnanime et égalitaire des grands réformateurs de l’histoire, c’était son comportement sublime qui l’éleva au rang des plus proches du maître des créatures.

Dans ce qui suit, nous allons découvrir ce deuxième côté de cette personnalité unique dans l’histoire de l’Islam.

Nous allons -ainsi- comprendre pourquoi il fut l’un des quatre apôtres que Dieu à Lui pureté- désigna au Sceau des Prophètes comme étant Ses propres bien- aimés qui méritent qu’il en fasse les siens. Ces quatre bien-aimés n’étaient autres que : Ali ibn Abi Taleb(p), Abou Zhar al Ghiffari, Miqdad ibn Âmre et Salman le Persan.

     Nous allons aussi comprendre pourquoi le Saint Prophète déclara solennellement qu’Abou Zhar à lui seul- est une communauté en soi.

Le Prophète(pslf) lança une alerte générale à laquelle aucune dérogation n’était permise… Mais Abou Zhar était loin, trop loin pour arriver à temps auprès de son maître bien-aimé.

Ici, c’était la sublimité du geste qui occulta l’éloquence de la parole, et ce fut la légende de la marche d’Abou Zhar vers le Prophète, une légende singulièrement réelle et inouïe.

C’était lors de la campagne de Tabouk, la plus grande campagne militaire de la vie du Prophète(pslf).

LA MOBILISATION GENERALE

Nous avons déjà vu dans « Jaafar Taïar » comment la petite expédition punitive des musulmans contre le gouverneur de Bossra se transforma en une grande bataille héroïque contre la grande armée de l’empire byzantin. Et nous avons pu y prendre état de quelques aspects héroïques de cette éternelle épopée.

Après le retour de la petite armée musulmane à la Médine, le Prophète décida aussitôt d’organiser une campagne punitive contre l’empereur byzantin lui- même. Cette décision fut considérée par plusieurs compagnons du Messager de Dieu(pslf) comme une témérité qu’il vaut mieux éviter. Mais les inconditionnels fidèles du Maître des Créatures lui apportèrent-comme d’habitude- tout leur soutien et lui exprimèrent leur attachement permanent et leur sujétion immanquable et infaillible.

Dès que les conditions de la campagne de représailles contre les byzantins, furent réunies, l’alerte générale fut annoncée par le Prophète(pslf)… Et les préparatifs commencèrent par l’appel à la mobilisation générale à laquelle nulle personne musulmane apte au combat n’avait le droit de s’absenter sans autorisation spéciale du Prophète lui-même.

Les hypocrites de la Médine saisirent l’occasion pour essayer de démoraliser au maximum les combattants musulmans en faisant valoir des arguments défaitistes, tels que la grande puissance de l’armée byzantine, le manque d’équipements et la carence en effectif dans le camp musulman.

Quelques faibles musulmans se montrèrent sensibles à ces arguments défaitistes. Ils préférèrent rester à la Médine et renforcer le rang des hypocrites, sans se rendre compte que ceux-ci mijotaient un complot contre le Prophète(pslf). En effet, les hypocrites planifiaient l’exploitation des conditions du grand rassemblement des milliers des musulmans dont la plupart ne se connaissait pas auparavant, pour tenter d’assassiner le Sceau des Prophètes.

Le Prophète(pslf) fut informé par l’ange Gabriel de ce plan diabolique. Il décida, alors, de se priver des précieux services de son chef de guerre le plus illustre, son fidèle assistant et cousin Ali(p), au cours de cette campagne militaire afin d’exploiter ses autres facultés administratives et politiques, et ce en le nommant comme gouverneur de la Médine et assistant personnel, au même titre que Haroun (Aaron) l’était pour le prophète Moussa (Moise)(pslf), le long de son absence.

Enervés par cette nomination qui allait déjouer tous les complots des traîtres, les hypocrites ne surent comment réagir. Acculés au mur de l’impuissance, les hypocrites ne désemparèrent pourtant pas.

Et dans l’attente de jours meilleurs, ils s’adonnèrent à la calomnie et à la médisance, et firent circuler dans toute la Médine plusieurs rumeurs parfois même contradictoires mais qui convergent toutes vers un seul but : dénigrer les deux saints cousins (le prophète et son assistant) et faire ternir leur image de marque.

Ainsi, les hypocrites disaient que Ali était en disgrâce et fut abandonné par le Prophète parmi les femmes, les enfants, les vieillards et les invalides.

Ils disaient aussi sans se soucier aucunement de la contradiction flagrante que le Prophète(pslf) voulait garder son bien-aimé cousin hors d’une aventure dont il ignorait l’issu !

De toutes les manières, ces rumeurs avaient trouvé bien de mauvaises langues à les faire circuler ; et le bruit parvint à Ali(p) qui se vit obligé de mettre fin à toutes ces mauvaises langues et de clarifier aussi bien sa position que celle de son maître, devant tout le monde.

Il accourut, alors, vers le rassemblement des musulmans à « al Jorf », aux environs de la Médine, et ce fut un grand sacre pour le commandeur des croyants, comparé, alors, par le Saint Prophète, à Haroun(p).

Les mauvaises langues en furent muettes mais les cœurs malades en noircirent irrémédiablement.

Ali(p) repartit vers la Médine avec une grande gloire pour laquelle il n’avait jamais payé de rançon ! Cependant, les mauvaises langues ne mirent pas beaucoup de temps pour trouver un autre sujet dérangeant pour le Maître des Créatures.

En effet, les incrédules -devenus hypocrites par leur fausse conversion à l’Islam- ne pouvant pas s’attaquer au Prophète en personne, cherchaient toujours à dénigrer ses fidèles les plus proches. Ainsi, ayant perdu l’espoir de toucher l’image de marque de Ali(p), ils se retournèrent vers la personne de Abou Zhar dont l’absence fut signalée après le parcours de plusieurs lieux de marche.

Un grand bruit circula alors parmi les milliers de mobilisées :

« Où est donc Abou Zhar? Comment se permet- il de déserter les rangs musulmans et d’abandonner le Prophète dans de telles circonstances ? Ou alors, est-il un deuxième bien- aimé épargné ? »

Le Prophète(pslf), sûr et confiant en son fidèle compagnon, leur rassura de sa proche apparition.

UNE FIDELITE QUI SE PASSE DE LA MONTURE

          En réalité, le dromadaire d’Abou Zhar était si maigre et si faible qu’il ne put supporter le rythme de la marche de l’armée du Prophète (pslf). Petit à petit, et à mesure que la masse évoluait dans le désert, Abou Zhar se détachait d’elle.

Il décida enfin de rattraper son maître bien-aimé à pied. Et ce fut la pénible marche derrière une grande masse qui s’éloignait de plus en plus devant lui dans le désert.

Abou Zhar ne désespéra même pas lorsqu’il perdit totalement de vue l’armée des musulmans ; mais il fut plutôt intrigué lorsqu’il découvrit qu’il n’y avait plus aucune goutte d’eau dans son outre. Il commença à chercher de l’eau partout et dans toutes les directions.

SOIT ABOU ZHAR!

La masse des musulmans avait déjà parcouru une très longue distance depuis le moment où l’on remarqua l’absence d’Abou Zhar. Entre temps, plusieurs faibles de foi avaient déserté. Après un campement nocturne, et avec les premiers rayons solaires de l’aube, les musulmans s’apprêtèrent à continuer leur marche lorsqu’on fit signaler au Prophète(pslf) que l’on avait remarqué un point noir lointain qui ressemblait bien à une silhouette d’homme qui voulait les rattraper.

Le Prophète(pslf) ordonna à ses compagnons de faire halte et d’attendre cet inconnu. Ensuite, il se dirigea vers la silhouette lointaine et dit : « Soit Abou Zhar!».

L’inconnu n’était autre qu’Abou Zhar. Assoiffé et totalement à bout des forces, il s’écroula devant les premiers musulmans qui vinrent l’accueillir.        Le Prophète(pslf) comprit de loin qu’Abou Zhar était épuisé et meurtri par la soif. Il ordonna à ses compagnons de le secourir.

Quand Abou Zhar reprit connaissance, il prit Boisson outre de sa main et l’avança vers le Prophète(pslf) en lui faisant signe d’en boire.

Il faut voir quel fut l’étonnement des compagnons du geste d’Abou Zhar! Le Saint Prophète s’exclama généreusement :

« Ô Abou Zhar, transporte tu donc l’eau alors que tu es assoiffé?». Abou Zhar relata à son maître bien-aimé sa petite histoire : « J’avais soif et je cherchais de l’eau. J’aperçus une petite flaque d’eau de pluie, pure et limpide, prise dans un rocher clair. J’en gouttai un peu, je la trouvai si pure et si douce que nulle autre personne que toi ne mérite d’en boire le premier ; et la voici ! ».

Le Saint Prophète en fut profondément ému. Il saisit l’occasion pour montrer à tous ses compagnons le rang spécial d’Abou Zhar en lui disant : « Ô Abou Zhar! Que Dieu te recouvre par Sa miséricorde ! Tu vivras en solitaire ! Tu mourras en solitaire ! Et tu entreras aussi au Paradis en solitaire ! Quelques gens de la Mésopotamie auront le bonheur de te faire les ablutions funéraires et de prier sur toi lors de ton enterrement. »

La petite histoire d’Abou Zhar et l’eau du rocher a la simplicité et la grandeur d’une histoire d’amour sublime et de fidélité héroïque. C’est pour cela qu’elle demeura plus éloquente que tous les prêches verbaux qui érigèrent Abou Zhar au sommet de la prédication égalitaire et humaniste.

LE SAINT HERITAGE DU PROPHETE

Abou Zhar demeura jusqu’au décès du Saint Prophète tout fidèle à lui et attentif à tout ce qu’il disait. A mesure que l’heure du départ du maître des créatures auprès du Seigneur s’approchait, son héritage semblait de plus en plus lourd, voir même accablant pour certains de ses compagnons.

Seuls les fidèles inconditionnels, ceux qui prenaient tous les commandements du Prophète et ses recommandations pour des ordres exécutables à la lettre, semblaient bien accueillir et défendre le saint héritage constitué par l’ensemble de la sunna (Paroles et traditions du Messager de Dieu(pslf)).

Le côté de la sunna qui semblait être le plus dérangeant pour les élites économiques nouvellement converties à l’Islam, tels qu’Abou Sofiane, son fils Moâwiya, et leurs proches de Bani Omeyya, ainsi que leurs alliés de Qoraich; était sans doute- l’aspect justicialiste et égalitariste de l’Islam.

       Par ailleurs, seule l’application scrupuleuse des versets coraniques, à l’aide des explications et des indications orales du Prophète pouvait mettre en évidence cet aspect.

Dès le décès du Saint Prophète(pslf), le problème de sa succession résuma et concrétisa à lui seul- toutes les autres préoccupations qui hantaient bien des esprits. En effet, pour les richards de la Mecque nouvellement convertis à l’Islam- peu importait quelle personnalité allait succéder au Prophète dans le poste de chef politique ! L’essentiel pour cette classe de nouveaux musulmans était de savoir comment, et avec quel programme, ce successeur allait lui succéder ! Et allait-il poursuivre la voie égalitariste du Prophète? Voie qui les priverait progressivement, mais inéluctablement, de leurs grands privilèges hérités de l’époque (Préislamique) !

Pour les fidèles inconditionnels du Saint Prophète(pslf), tel que Abou Zhar, le problème de la succession était déjà résolu depuis longtemps, et à leurs yeux, l’Imâm Ali(p) était déjà nommé comme successeur légal du Prophète au cours du dernier grand rassemblement des musulmans autour de l’étang de Khom (Ghadir Khom), juste après le pèlerinage de l’adieu.

Pour d’autres compagnons du Prophète qui se croyaient plus réalistes, l’application du testament de l’étang de Khom risquerait de provoquer un grand mécontentement, voire une rébellion générale, des grandes élites de Qoraich.

En réalité, il s’en fallait de beaucoup pour que la majorité des musulmans se rappelât du testament de L’étang de Khom et pensât à l’appliquer.

Du coup, dès le décès du prophète, Abou Zhar se trouva parmi la minorité loyaliste qui entoura 8 l’Imâm Ali(p) et sa glorieuse femme la sainte Fatima (paix sur elle). Cette minorité continuait à croire à la nécessité, en tant qu’obligation légale, de la succession de l’Imâm Ali(p) et regarder sous un angle de condamnation, l’élection d’Abou Bakr comme premier Calife par la majorité des chefs tribaux musulmans réunis à la Saquifa.

Au fur et à mesure que les jours et les mois passaient, le fait accompli se consolidait, et à côté d’Abou Zhar, on ne voyait plus que quelques rares fidèles soutenant succession de l’Imâm Ali(p), tels que Salman le Persan, Miqdad ibn Amre, Ammar ibn Yasser etc…

Après cinq mois de protestations de l’Imâm Ali et de la sainte Fatima, des événements graves avaient déjà commencé à secouer sérieusement le corps de l’Etat islamique ; et les rébellions des différentes tribus arabes commençaient à menacer sérieusement l’existence même de cet Etat.

C’était là que l’Imâm Ali accepta de prêter serment à Abou Bakre et de le reconnaître comme chef politique des musulmans, tout en gardant son rang spécifique de guide religieux et de garant de l’authenticité des sciences de l’Islam.

Abou Zhar se vit alors libéré d’un état d’attente peu compatible avec sa personnalité combative et active ; et il se lança vers les lignes de front où il avait beaucoup de travail à faire. Il choisit la Syrie où son gouverneur Moâwiya fils d’Abou Sofiane régnait en maître absolu ; et s’y installa pour en faire foyer de ses activités. Il y fut rapidement connu pour être le représentant incontestable de l’Islam égalitariste.

Enfin, le saint héritage du Prophète trouva en Abou Zhar le meilleur défenseur possible.

FACE À LA DEVIATION

Après la mort du deuxième calife Omar et la nomination de Othmâne comme troisième calife, les notables de Bani Omeyya La tribu de Othmân saisirent l’occasion pour revivre leur « Bon vieux temps » de l’époque ignorance préislamique.

Les musulmans se trouvèrent, alors, devant une situation toute nouvelle : Ce n’était pas Othmâne, le vieux compagnon du Prophète, qui les gouvernait, mais c’était plutôt son ministre Marwane ibn Hakam qui transforma le califat en une royauté absolue et le trésor public en une propriété familiale de Bani Omeyya.

Les injustices et les abus de pouvoir se multiplièrent. Les gouverneurs des plus vastes et riches territoires du Califat étaient tous des Omeyyades ou de leurs valets. La politique injuste et despotique n’était pas le seul vice dont les gouverneurs de Othmâne furent accusés, puisque -parait-il- ceux-ci se sentirent libres de commettre toutes sortes d’ignominie à l’égard du patrimoine sacré du Saint Prophète.

Selon plusieurs récits historiques dignes de foi, l’un de ces gouverneurs, en l’occurrence Walid ibn Öqba, gouverneur de Koufa, osa même établir ta prière collective en état d’ivresse ! Ivre mort, il fit quatre génuflexions (Rakaats) au lieu de deux dans la prière de l’aube !

En fait, avant d’en arriver là, Banou Omeyya durent éliminer tous les obstacles devant la consolidation des assises de leur pouvoir absolu. va sans dire que l’un des obstacles qu’il leur avait fallu éliminer à tout prix était Abou Zhar!

En réalité, les dernières années de la vie combative d’Abou Zhar nous rappellent bien ses premiers jours au sein de l’Islam : Toujours fidèle la logique implacable et à son humanisme égalitariste intraitable, il se lança, avec sa hardiesse habituelle, contre la grande vague de falsification de l’Islam et d’interprétation abusive du Saint Coran au profit d’une minorité d’opportunistes avides de pouvoir et de la fortunes faciles.

Dès les premières prémices de la grande déviation de la classe politique, Abou Zhar alla prévenir Othmâne du danger que l’Islam courait avec sa politique nonchalante envers la perversité et la dépravation de ses gouverneurs.

Un jour, saisissant l’occasion de l’arrivée d’une grande délégation de la ville de Koufa portant les nouvelles du mécontentement populaire général contre son gouverneur, Abou Zhar dit à Othmâne sans aucune complaisance : « Si tu veux éviter les critiques, suis la tradition de tes prédécesseurs ! »

Mais Othmâne avait été vraisemblablement déjà immunisé contre de tels conseils par la vilaine calomnie orchestrée par son ministre Marwane et ses valets contre tous les compagnons du Prophète et dont Abou Zhar fut le sujet préféré.

Les paroles d’Abou Zhar sonnèrent donc très mal aux oreilles de Othmâne, ce vieux Calife, affaibli à la fois par l’âge et le sabotage de son entourage, y sentit même l’odeur d’un complot anti-omeyyade. Il s’adressa à sa cour (car il s’agissait bien d’une cour royale !) lui demandant conseil tout en adressant un message menaçant à Abou Zhar et dit : « Conseillez-moi donc à propos de ce vieux menteur ! Vaut-il mieux le tabasser ou l’emprisonner, ou bien le tuer, ou bien encore le bannir hors de la terre de l’Islam »

Il n’y avait guère de plus dur pour Abou Zhar que de se voir traité de menteur par le vieux calife qui était tout de même- un ancien compagnon du Prophète(pslf). Cette accusation infâme était d’autant plus insupportable pour Abou Zhar qu’elle contredisait ouvertement un très célèbre témoignage du Prophète(pslf) dans lequel il fit l’éloge de la sincérité et de la probité du penseur du désert. En effet, plusieurs compagnons du Prophète se rappelaient alors toujours de la scène où le maître des créatures avait dit :

« Jamais, le ciel n’a couvert ni la terre n’a porté un homme plus sincère qu’Abou Zhar. »

Abou Zhar sortit de la cour de Othmâne avec une tête en effervescence et des idées qui risquaient de dégénérer au pire : Pouvait-il supporter un tel affront et ne pas y répondre comme il se doit ?

Les vents de la révolte soufflèrent stridents et irrésistibles dans les oreilles d’Abou Zhar et faillirent emporter tous les débris du grand édifice de sa patience, rescapés des tempêtes des longues années d’injustice Omeyyade. Mais il se rappela soudain d’une recommandation-oh combien salutaire- de son maître bien-aimé le Saint Prophète(pslf) : « … Que feras-tu lorsque tu seras expulsé de cette mosquée ?» Lui dit le Saint Prophète, un jour.

« Je partirais donc en Syrie, terre du Djihad (Guerre Sainte)» Répondit Abou Zhar en toute sérénité.

-«  Et si tu en es chassé ? »

– « Je reviendrais alors à cette mosquée. »

-«  Et si encore tu en es renvoyé ? »

-« Je prendrai alors une épée et je combattrai ! » Le Prophète lui dit alors :

-« Veux-tu que je t’indique ce qui est beaucoup mieux que cela? »

-« Oh oui ! Messager de Dieu. »

-« Ecoute et obéis. »

Abou Zhar n’oublia jamais cette scène et elle lui fit salutaire là où il en avait le plus besoin. En effet, aucune révolution contre un Etat islamique qui jouit encore de la légitimité populaire n’était permise en Islam ; et il fallait attendre que la grogne des masses vint à bout des restes de la légitimité du pouvoir de Othmâne pour qu’une révolte fut considérée légitime.

Abou Zhar décida donc de patienter et de subir sobrement le châtiment que l’entourage du vieux Calife allait lui infliger.

LE PROSCRIT BIEN-AIME

Abou Zhar fut banni vers les montagnes de Amel (au sud du Liban actuel), mais il y fut rapidement bien accueilli par les populations assoiffées de justice. Et il devint le héros de la justice sociale aux yeux des masses déshéritées acculées à la misère par Moâwiya, le tout puissant gouverneur de Syrie !

Abou Zhar se consacra à l’enseignement de l’Islam authentique partout où il pouvait aller. Ses discours étaient toujours en termes coraniques ; et, paroles prophétiques à l’appui, il s’adonnait volontiers à l’exégèse des versets coraniques qui réprimandent l’opulence facile et illicite et invitent les riches à se débarrasser de leur surplus de fortunes pour éliminer la pauvreté dans la société musulmane.

Abou Zhar aimait surtout, et à chaque occasion, réciter ce verset du Saint Coran:

«…Aussi, à ceux qui thésaurisent l’or et l’argent et ne les dépensent pas sur la voie de Dieu, eh bien, annonce leur un châtiment douloureux,

Le jour où ces trésors seront surchauffés au feu de la Géhenne, et que ces gens en auront front, flancs et dos cautérisés : C’est là ce que vous avez thésaurisé ! Gouttez donc de ce que vous thesaurisiez ! » (Sourate 9, Tawba: 34-35).

Moâwiya ibn Abi Sofiane, retors et malin qu’il était, savait bien que heurter de front un tel homme ne ferait que déstabiliser encore plus le pouvoir Omeyyade déjà en pleine crise de légitimité. C’est pour cela qu’il essaya de discréditer Abou Zhar et de le faire chuter aux yeux des grandes masses de sympathisants en lui envoyant plusieurs cadeaux de grande valeur.

Mais Abou Zhar, toujours ascète et désintéressé des biens de la vie, distribuait à chaque fois les présents qu’il recevait aux moins nantis des populations qui l’entouraient.

Et comme pour rendre son message encore plus concret et franc, il passait ensuite devant le palais de Moâwiya en criant à tue-tête : « Mon Dieu ! Maudis ceux qui ordonnent le bien tout en le boudant. Mon Dieu ! Maudis ceux qui prohibent le mal tout en le commettant. »

Un jour, Moâwiya en eut visiblement assez ; et perdant quelque peu de son célèbre sang-froid, il ordonna l’arrestation du vieux compagnon du Prophète. Abou Zhar fut immédiatement arrêté et amené chez Moâwiya qui l’interpella sans dissimuler aucunement sa haine : « O, ennemi de Dieu ! Tu oses venir crier chaque jour devant notre palais. Je vais demander au commandeur des croyants Othmâne l’autorisation de te tuer ! » Puis il se retourna vers les gardes et les somma d’amener Abou Zhar et de le jeter en prison.

L’émissaire de Moâwiya ne tarda pas de revenir de la Médine avec la réponse du calife : Il n’était pas question d’écouler le sang d’un compagnon du Prophète, mais toutefois, toutes les exactions à son encontre furent permises. Othmâne demanda même l’extradition d’Abou Zhar vers la Médine dans les conditions les plus dures !

Moâwiya exécuta les ordres du Calife en faisant preuve d’une férocité inouïe. Aussi, le vieux compagnon du Prophète fut-il expédié vers la Médine sur sa chamelle ; et il fut si malmené par ses geôliers au cours du chemin qu’il arriva à la Médine dans un état lamentable.

La nouvelle du retour du proscrit bien-aimé se propagea rapidement dans la Médine et les Omeyyades commencèrent à s’inquiéter sérieusement. Ils demandèrent à Othmâne de liquider rapidement l’affaire avant qu’elle ne dégénérât en une émeute populaire.

Othmâne convoqua rapidement Abou Zhar et l’accusa de fomenter des troubles contre son gouverneur de Syrie. Abou Zhar réfuta toutes ces accusations qui n’étaient en réalité que des allégations dénuées de tout fondement, et orchestrées par les deux cousins: Moâwiya et Marwane. Othmâne manifesta ne rien croire à la plaidoirie d’Abou Zhar.

Voyant que le calife est entièrement sous la domination de la bande Omeyyade, Abou Zhar s’attaqua au comportement inhumain dont il était victime et dit à Othmâne:

« Gare à toi Othmâne! N’as-tu pas donc vu le Messager de Dieu ? N’as-tu donc pas vu Abou Bakre et Omar ? Ton comportement est-il comparable au leur ? Tu m’as assailli si impétueusement par une prévarication d’un tyran ».

« Vas-t-en hors de notre ville ! » Ordonna Othmâne comme pour mettre fin à une discussion qui risque d’aboutir à un scandale.

-« Où irai-je ? » S’interrogea Abou Zhar.

– « Là où tu veux. » Se précipita Othmâne de dire.

-« Vers la Syrie, terre du Djihad? »

-« Il n’en est pas question, jamais je ne te permettrai d’y revenir ! »

Les propositions d’Abou Zhar se succédèrent :

L’Irak, l’Egypte et même la prairie de Najde. Mais Othmâne refusait toujours. Enfin, il lui désigna le désert de Rabazha, sur la route de l’Irak, comme lieu d’exil. Ici Abou Zhar s’exclama de joie : « Dieu est le plus Grand ! Le Messager de Dieu n’a dit que la vérité et il m’a prédit cet exil à Rabazha! ».

Othmâne demanda à Abou Zhar de lui relater cette scène. Abou Zhar, sans aucune rancune raconta intégralement le récit :

« Il m’a informé que je serai privé de la Médine et de la Mecque et exilé à Rabazha où je serai enterré par des voyageurs irakiens se dirigeant vers la Médine. »

Le sort d’Abou Zhar était donc déjà clair : Ce proscrit bien-aimé allait retrouver son dernier lieu d’exil. Quant aux Omeyyades, ils n’étaient pas du tout mécontents de le savoir et ils montrèrent bien du zèle lors de l’expulsion de ce vieil apôtre du Prophète.

EXILE A RABAZHA

C’était un lieu à l’Est de la Médine sur la route de l’Irak. Avant l’Islam, ce fut un site connu pour ses idoles vénérées par plusieurs tribus arabes.

Cet antécédent historique était suffisant pour Abou Zhar pour détester ce lieu ! Mais il ne pouvait rien contre son destin et se résigna à oublier rapidement sa volonté de rejoindre la terre du Djihad, la Syrie, la Médine, lieu d’enterrement de son maître bien-aimé, ou encore la Mecque avec sa sainte Kaâba.

Marwane, le ministre de Othmâne, interdit à tous les musulmans de la Médine de rendre hommage au vieux compagnon du Prophète ou de le consoler par quelque geste que ce soit, ne serait-ce que lui dire adieu !

Somme toute, la dernière page de la vie d’Abou Zhar était aussi glorieuse que la première.

LES ADIEUX DES SAINTS

Il fallait être infaillible ou du moins un saint pour oser désobéir aux ordres du Calife et aller dire adieu à Abou Zhar. Et nous voilà en compagnie avec un petit groupe de saints hommes raccompagnant Abou Zhar hors de la Médine et sur la route de Rabazha. C’était Ali(p), son frère Aqil, ainsi que Hassan(p) et Houssein(p), les deux petits-fils du Messager de Dieu et le fidèle compagnon de la descendance prophétique Ammar ibn Yasser.

L’Imâm Ali(p) s’avança le premier vers Abou Zhar et lui dit :

« Ô Abou Zhar! Tu n’as été mécontent que pour l’amour de Dieu. Est-il que ces gens-là te craignent pour leur vie d’ici-bas alors que tu les as craints pour ta religion. Laisse donc entre leurs mains ce qui les intéresse tant et enfuis-toi avec ce qui t’a amené à les craindre.

Comme ils ont besoin de ce que tu leurs refuse ! Et comme tu es désintéressé de ce qu’ils t’ont refusé.

Tu sauras bientôt qui est le gagnant. O Abou Zhar! Que rien ne te réjouisse sauf la vérité et que rien ne t’attriste sauf le faux. »

Ensuite Aqil s’avança à son tour et lui dit : « Tu sais bien que nous t’aimons, et nous savons que tu nous aimes. Alors tiens bon dans la crainte de Dieu. Certes, le salut est dans la piété. Et patiente avec endurance ; certes, l’endurance est une générosité ! » Ce fut alors le tour de deux petits-fils du Prophète(pslf).

Hassan(p) dit : « Patiente, ô mon oncle jusqu’à ce que tu rencontres ton Prophète bien satisfait de toi. »

Hussein (p) dit : « Ô mon oncle ! Demande à Dieu de la patience et la victoire. »

Ammar ibn Yasser s’avança à son tour. Fondu en larmes, il dit : « Que Dieu ne réjouisse jamais celui qui t’a banni et proscrit, et qu’il ne sécurise jamais celui qui t’a terrorisé ! Certes, par Dieu, si tu avais aimé leur train de vie, ils t’auraient sécurisé et si tu avais accepté leurs comportements, ils t’auraient aimé bien volontiers. »

           Abou Zhar dit alors en pleurant : « Que Dieu vous recouvre de sa miséricorde ó gens de la maison de la grâce. Quand je vous vois, je me rappelle du Messager de Dieu(pslf). »

Enfin, Abou Zhar partit vers le désert de Rabazha, son exile, accompagné de sa femme et de sa fille tout en se rappelant de ces paroles de son maître bien-aimé :

<<Ô Abou Zhar! Que Dieu te recouvre par Sa miséricorde ! Tu vivras en solitaire ! Tu mourras en solitaire ! Et tu entreras aussi au Paradis en solitaire ! ».

 

 

LE DERNIER HOMMAGE

L’épreuve d’Abou Zhar n’avait pas tardé à se compliquer avec la mort de son fils Zhar et ensuite de sa fidèle femme. En effet, les conditions de vie à Rabazha étaient insupportables et les déportés étaient obligés parfois de se nourrir des plantes sauvages. Sa femme mourut même à la suite de la consommation d’une plante venimeuse !

Abou Zhar se retrouva seul avec sa fille. Le poids de l’âge et de la faim le meurtrit: Il avait quatre-vingt-cinq ans et sentait sa mort très proche.

Dans ses derniers instants, il demanda à sa fille de ne pas s’inquiéter pour son inhumation et qu’elle devra, dès son dernier soupir, aller attendre sur la route de l’Irak car son maître bien- aimé Mohammad(pslf) lui avait promis que ce seront de bons croyants de l’Irak qui se chargeront de ses funérailles.

En effet le présage du maître des créatures se révéla miraculeusement exacte : Non seulement s’étaient de bons croyants de l’Irak qui allaient accourir en larmes à l’aide de sa fille ; mais s’étaient les plus dignes personnalités de l’Irak très connues par leur fidélité à l’Imâm Ali et leur grande estime pour Abou Zhar tel que Malik al Ashtar.

Malik al Ashtar fit lors de l’enterrement d’Abou Zhar un prêche éloquent dans laquelle il résuma toute sa tragédie. Entre autre, il dit :

….Il n’a jamais changé ni déformé aucun de Tes commandements, Seigneur ! Ayant constaté les transgressions à l’encontre du Coran et de la tradition prophétique, il avait levé la voix pour avertir les dirigeants de la communauté (musulmane) et les exhorter à corriger leur pratique.

Il en a résulté qu’ils l’ont torturé, conduit d’un exil à l’autre, humilié, expulsé de la ville de Ton cher Prophète et soumis à la plus dure épreuve.

Enfin, voilà qu’il a rendu l’âme dans cette solitude et dans ce désert vide… >>>

Paix et prière sur l’âme pure de ce grand apôtre qui avait concrétisé le combat de l’Islam pour la justice sociale et pour la dignité humaine.

-Fin-